Banguiversaire 9

Et voilà, je dépasse la durée de ma mission Birmane. J’ai fait ma petite grossesse banguissoise et enchaîne sur le post-partum. J’en suis à mon quatrième avenant. Et pourtant je fatigue.

Il y a ces moments face à une situation spécifique, je ne réagis plus avec le même entrain du début. J’ai pu sauter quelques obstacles mais dorénavant ceux qui se dressent devant m’apparaissent infranchissables. J’ai remarqué cela lorsque j’interrogeais mon équipe sur les forces et les faiblesses de nos programmes afin de travailler sur le volet santé mentale de la stratégie de la base. Pendant 45 minutes j’ai écouté les faiblesses : l’ONG ne fait pas ceci, l’ONG ne répond pas à ces besoins-là, l’ONG a une action trop limitée etc. Sauf qu’en entendant cela, les reproches adressées (car finalement je l’ai pris très / trop personnellement) ne font que souligner l’absence totale de structures nationales ou d’engagement des hautes instances quel qu’elles soient pour prendre le relais, pour compléter le travail de l’ONG, pour pérenniser son action. Tout est attendu des ONG mais il n’y a aucune (ou très peu) de proactivité, d’initiatives personnelles. J’ai beau répéter que la qualité de nos actions vient de notre expertise et qu’en allant proposer des prises en charge diverses, qui ne font pas parti de notre mandat ou bien sur lesquelles nous ne sommes pas au top, on va juste se casser la gueule et potentiellement faire du mal aux bénéficiaires. Mais ça ne suffit pas, ça ne suffit jamais assez, il faudrait que toutes les ONG répondent à tous les besoins de tout le monde, bref qu’on soit en substitution totale et ça n’a aucun sens de penser ainsi. Et ce discours est très épuisant à entendre.

Heureusement, ils ont aussi partagé des forces. Mais ce constat de faiblesses m’a fait mal. Bizarrement. Comme si je n’étais pas à la hauteur et que je ne pouvais pas adresser toutes les problématiques. Je pense que c’est l’un des signes d’épuisement.

Une autre difficulté qui m’épuise réside dans les délais de réponse. J’ai formalisé deux partenariats, débutés en janvier, écrits et soumis au-dessus de moi en mars. Et depuis j’attends. Je relance. J’attends. Je relance. J’attends. C’est en parti pour cela que j’ai prolongé, pour voir les premiers effets de ce partenariat. Et là, j’ai la triste inquiétude que je ne le verrai pas. Et que je ne prolongerai pas pour ça. Ainsi, il est bien dur de rester motivée.

Heureusement il y a Privat, mon adjoint, qui arrive à me soutenir quand il voit que je m’enfonce dans ma chaise et qui m’aide à nourrir la réflexion sur des petites améliorations sur lesquels on travaille. Heureusement il y a ces contacts à droite à gauche, une ONG nationale, un orphelinat, des tradipraticiens, qui me donnent aussi le jus pour avancer. Mais finalement, dans toutes ces petites choses, je réalise avoir besoin de reconnaissance, de voir le résultat d’une année passée ici, concrètement. Et c’est là où la question de « pourquoi s’expatrier » revient.

Lors de mon passage à Paris, j’avais 2 messages sur mon répondeur d’une maison d’éditions à qui j’avais envoyé mon manuscrit en rentrant de Jordanie. Il y a donc 1 an et demi. Ils sont intéressés mais je dois leur fournir une version moins… second degrés. J’essaie de travailler dessus depuis Bangui mais le contexte ne se prête que difficile à cet exercice. Entre les coupures de courant qui rendent la chaleur insupportable, entre les longues journées au bureau qui coupent l’envie de continuer la soirée devant un ordi, entre l’appel de la piscine le week-end pour bouger son corps et reposer son esprit… je n’ai pas la discipline de la réécriture. Pourtant, je me souviens de ma première expérience de l’édition. J’avais à peine 1 semaine pour soumettre un manuscrit retravaillé, semaine durant laquelle je partais 5 jours en Israël / Palestine. Je me souviens, dans l’avion de nuit, à brainstormer avec mon frère et à gribouiller partout sur les feuilles froissées au fond de mon sac à dos. Sans doute que l’échéance si courte ne laissait guère la place à l’indiscipline.

Néanmoins un petit signe que je ne suis pas en phase complète de procrastination : j’ai chargé toutes mes factures médicales / feuilles de soins (soit 10 actes) sur mon compte mutuelle (pour pas loin de 550 euros…).

Un mois supplémentaire bourré d’ambivalence, de tripes, de cernes, d’incompréhension mais parfois, il y a quand même ces instants où je me dis que je vis là une expérience magnifique, que je fais ce que je peux avec les outils dont je dispose mais que je suis et reste une petite goutte d’eau dans un océan de boue. Il n’est pas toujours évident de l’accepter. L’expatriation peut vite glisser vers des délires de grandeur, d’exception. Il faut réussir à lâcher certaines idées, accepter le décalage entre ce qu’on souhaite apporter et ce qui est possible d’apporter. Le désir contre la réalité. La motivation contre le pragmatisme.

et dans trois semaines c’est mon anniversaire…

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Boucler la boucle

Nous avons récemment eu la visite d’une fondation d’un fameux club de sport français pour financer des programmes en lien avec l’enfance. Nous avions été prévenus que nos 2 visiteurs ne connaissaient vraiment rien au monde humanitaire. Leur objectif était de réaliser un petit film pour un gala qui se tiendra bientôt et potentiellement attirer des financements. Business is business. Cette visite a été l’opportunité de me rappeler qu’effectivement, tout le monde ne comprend pas ce que je fais, ni ce que fait ACF ou même les ONG en général. Pendant 2 jours j’étais leur guide, parfois avec certains collègues, entre les centres de santé mais aussi quelques structures nationales qui me tiennent à cœur. Il n’y avait pas beaucoup de curiosité de leur part, ce qui m’a déstabilisé au début. Mais là où j’ai compris que nous n’étions pas dans la même dimension c’est lorsque l’une des deux dans la voiture me fait la remarque « y’a pas beaucoup de gens tatoués ici ».

L’expression de mon visage a dû en dire long sur le coup. Mais elle est là finalement l’ignorance naïve. J’ai dû aussi refreiner leurs ardeurs lorsqu’ils ont voulu se promener dans le marché à côté d’un de nos centres de santé. Ici, on ne marche pas librement dans la rue. Ils ne le comprenaient pas. Et malgré leur briefing de 2h sur la sécurité, je pense qu’ils n’étaient pas en mesure de réellement comprendre où ils débarquaient. Ma responsable, la coordinatrice site Bangui, a aussi dû leur expliquer plusieurs fois que ça ne se faisait pas de se prendre en selfie avec des petits enfants banguissois.

Le temps devient de moins en moins clément et je viens de passer 2h à essayer de dégager un grain de sable coincé sous ma paupière. Je nage dans l’obscurité comme dans une nappe de pétrole avec des palmes dorénavant. Je déloge régulièrement les araignées qui viennent s’installer dans les coins de ma chambre. Je soigne un énième parasite.

J’ai la tête dans du coton, le moral en berne. Du côté de l’équateur, je perds parfois le nord. La routine professionnelle n’existe pas alors qu’elle peut être plaisante. Même pour une semaine, j’aimerais ne pas avoir d’imprévu. Pas de visite bailleurs, pas d’audit, pas de plan d’évaluation. Juste la possibilité d’aller sur le terrain observer tranquillement. Observer comment se déroulent les ateliers d’éveil musical que j’ai pu formaliser dernièrement par exemple. Observer les collègues. Apprendre un peu plus.

Reste la nage dans l’obscurité à la piscine, en sortant du bureau. Un moment pour moi, 20 minutes de longueurs. Après je m’ennuie. Dans la nuit noire de 18h30 avec comme compagnons les fourmis volantes qui s’affolent après les orages. La saison des pluies est là, doucement. Les mangues arrivent à leur fin. Bientôt il y aura de nouveaux les fruits de la passion. Et la boucle sera bouclée.

 

Cette semaine je me coucherai tôt.

Banguiversaire 8

C’est encore avec du retard que je reprends le fil du blog, qui plus est pour mon banguiversaire 8.

8 mois, je dépasse donc la Jordanie officiellement. Quelques jours à peine après mon retour de break. Encore une fois le yoyo émotionnel ne m’a pas épargné. Rentrer à Paris, mettre 2 jours à capter où je me trouve. Revoir les amis, revoir la maman, remplir la valise. Revenir à Bangui. Reprendre le taf sans grande motivation. Voir la pile de choses à faire s’écrouler sur moi. Après tout, je l’ai voulu, je l’ai eu.

Pourtant, à la veille du break, et peut être pour la première fois de la mission, j’étais heureuse d’avoir quelques jours de repos en perspective. C’est ainsi que j’ai dormi la plus claire partie du dimanche de Pâques. Toujours ce questionnement : mais pourquoi ? Quelle est fondamentalement la raison ? Si on enlève tous les bons sentiments, l’intérêt du poste, l’envie d’aventure. Quelle est la raison ? Quel est l’intérêt à passer presqu’un an dans un pays qui de toute façon ne se relèvera pas de sitôt ? Suis-je fascinée par ce contexte ubuesque ? Suis-je réellement en train de fuir quelque chose ? Je cogite chaque semaine dessus mais rien n’apparaît comme une évidence.

Alors je continue.

Pourtant il était bon de se retrouver seule chez soi, enroulée dans la couette. Dans ce calme. Même si j’ai récupéré mon appartement dans un état déplorable. Même s’il y a eu ces avant-goûts de chômage lorsque je prenais le bus en plein milieu de l’après-midi. Même si c’est passé trop vite.

8 mois sur le terrain, c’est un peu la phase de roue libre, je connais bien les programmes, je vois les manques et proposent des solutions avec assurance. Mais finalement, est-ce que cela tient ? Est-ce que chaque nouvelle expat ne souhaite pas « révolutionner » sa mission en y apportant une touche qu’il estime inédite alors que tout a déjà été fait et testé des dizaines de fois par d’autre avant lui? Mon salut est peut-être dans le fait d’avoir été patiente et d’avoir écouté attentivement mon équipe, d’avoir vu réellement sur une durée raisonnable leur difficulté pour les solutionner. Là où d’autres expatriés peuvent penser qu’à peine sorti de l’avion, ils doivent à tout prix donner leur rythme à eux sur une mission qui roule depuis plus de 10 ans sans prendre le temps d’observer.

8 mois c’est aussi avoir baigné suffisamment longtemps dans une nouvelle culture pour s’en approprier certains aspects. C’est mon frère qui me faisait une remarque sur le vocabulaire que j’utilise. Je parle des mangoustes, je parle de malnutrition, j’utilise des mots qui n’ont pas lieu en France. L’autre jour, j’essayais de faire sortir une libellule de ma chambre. Est-ce que cela arrive dans le 11ème arrondissement ? Je mets des articles définis partout : je souhaite la bonne nuit, j’attrape le rhume, je travaille à l’ACF…

Les joies de l’expatriation est de composer avec les personnalités de chacun, qu’on apprécie…ou non. Et je faisais la réflexion à une collègue pas plus tard qu’il y a 2 jours. L’équipe d’expatriés est composée de personnes si différentes. Il y a la richesse que ça apporte mais parfois aussi les contrariétés. Et selon le poste occupé par ces expatriés, il faut alors savoir être diplomate, faire des concessions ou juste fermer sa bouche quand bien même cela peut sembler injuste ou totalement incohérent par moment. Le souci étant de vivre au quotidien avec ces personnalités. L’expatriation attire des profils bien particuliers, des clichés sur pattes. Quel cliché suis-je alors ? Une jeune fille qui veut repousser ses limites ? Une jeune fille qui ne veut pas rentrer dans le moule ? Une jeune fille qui fuit un fantôme imaginaire ? Une jeune fille pour qui l’expatriation nourrit sa solitude ?

Nous verrons si le temps apportera des réponses… en attendant, je fais du hula-hoop…