Boucler la boucle

Nous avons récemment eu la visite d’une fondation d’un fameux club de sport français pour financer des programmes en lien avec l’enfance. Nous avions été prévenus que nos 2 visiteurs ne connaissaient vraiment rien au monde humanitaire. Leur objectif était de réaliser un petit film pour un gala qui se tiendra bientôt et potentiellement attirer des financements. Business is business. Cette visite a été l’opportunité de me rappeler qu’effectivement, tout le monde ne comprend pas ce que je fais, ni ce que fait ACF ou même les ONG en général. Pendant 2 jours j’étais leur guide, parfois avec certains collègues, entre les centres de santé mais aussi quelques structures nationales qui me tiennent à cœur. Il n’y avait pas beaucoup de curiosité de leur part, ce qui m’a déstabilisé au début. Mais là où j’ai compris que nous n’étions pas dans la même dimension c’est lorsque l’une des deux dans la voiture me fait la remarque « y’a pas beaucoup de gens tatoués ici ».

L’expression de mon visage a dû en dire long sur le coup. Mais elle est là finalement l’ignorance naïve. J’ai dû aussi refreiner leurs ardeurs lorsqu’ils ont voulu se promener dans le marché à côté d’un de nos centres de santé. Ici, on ne marche pas librement dans la rue. Ils ne le comprenaient pas. Et malgré leur briefing de 2h sur la sécurité, je pense qu’ils n’étaient pas en mesure de réellement comprendre où ils débarquaient. Ma responsable, la coordinatrice site Bangui, a aussi dû leur expliquer plusieurs fois que ça ne se faisait pas de se prendre en selfie avec des petits enfants banguissois.

Le temps devient de moins en moins clément et je viens de passer 2h à essayer de dégager un grain de sable coincé sous ma paupière. Je nage dans l’obscurité comme dans une nappe de pétrole avec des palmes dorénavant. Je déloge régulièrement les araignées qui viennent s’installer dans les coins de ma chambre. Je soigne un énième parasite.

J’ai la tête dans du coton, le moral en berne. Du côté de l’équateur, je perds parfois le nord. La routine professionnelle n’existe pas alors qu’elle peut être plaisante. Même pour une semaine, j’aimerais ne pas avoir d’imprévu. Pas de visite bailleurs, pas d’audit, pas de plan d’évaluation. Juste la possibilité d’aller sur le terrain observer tranquillement. Observer comment se déroulent les ateliers d’éveil musical que j’ai pu formaliser dernièrement par exemple. Observer les collègues. Apprendre un peu plus.

Reste la nage dans l’obscurité à la piscine, en sortant du bureau. Un moment pour moi, 20 minutes de longueurs. Après je m’ennuie. Dans la nuit noire de 18h30 avec comme compagnons les fourmis volantes qui s’affolent après les orages. La saison des pluies est là, doucement. Les mangues arrivent à leur fin. Bientôt il y aura de nouveaux les fruits de la passion. Et la boucle sera bouclée.

 

Cette semaine je me coucherai tôt.

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Banguiversaire 8

C’est encore avec du retard que je reprends le fil du blog, qui plus est pour mon banguiversaire 8.

8 mois, je dépasse donc la Jordanie officiellement. Quelques jours à peine après mon retour de break. Encore une fois le yoyo émotionnel ne m’a pas épargné. Rentrer à Paris, mettre 2 jours à capter où je me trouve. Revoir les amis, revoir la maman, remplir la valise. Revenir à Bangui. Reprendre le taf sans grande motivation. Voir la pile de choses à faire s’écrouler sur moi. Après tout, je l’ai voulu, je l’ai eu.

Pourtant, à la veille du break, et peut être pour la première fois de la mission, j’étais heureuse d’avoir quelques jours de repos en perspective. C’est ainsi que j’ai dormi la plus claire partie du dimanche de Pâques. Toujours ce questionnement : mais pourquoi ? Quelle est fondamentalement la raison ? Si on enlève tous les bons sentiments, l’intérêt du poste, l’envie d’aventure. Quelle est la raison ? Quel est l’intérêt à passer presqu’un an dans un pays qui de toute façon ne se relèvera pas de sitôt ? Suis-je fascinée par ce contexte ubuesque ? Suis-je réellement en train de fuir quelque chose ? Je cogite chaque semaine dessus mais rien n’apparaît comme une évidence.

Alors je continue.

Pourtant il était bon de se retrouver seule chez soi, enroulée dans la couette. Dans ce calme. Même si j’ai récupéré mon appartement dans un état déplorable. Même s’il y a eu ces avant-goûts de chômage lorsque je prenais le bus en plein milieu de l’après-midi. Même si c’est passé trop vite.

8 mois sur le terrain, c’est un peu la phase de roue libre, je connais bien les programmes, je vois les manques et proposent des solutions avec assurance. Mais finalement, est-ce que cela tient ? Est-ce que chaque nouvelle expat ne souhaite pas « révolutionner » sa mission en y apportant une touche qu’il estime inédite alors que tout a déjà été fait et testé des dizaines de fois par d’autre avant lui? Mon salut est peut-être dans le fait d’avoir été patiente et d’avoir écouté attentivement mon équipe, d’avoir vu réellement sur une durée raisonnable leur difficulté pour les solutionner. Là où d’autres expatriés peuvent penser qu’à peine sorti de l’avion, ils doivent à tout prix donner leur rythme à eux sur une mission qui roule depuis plus de 10 ans sans prendre le temps d’observer.

8 mois c’est aussi avoir baigné suffisamment longtemps dans une nouvelle culture pour s’en approprier certains aspects. C’est mon frère qui me faisait une remarque sur le vocabulaire que j’utilise. Je parle des mangoustes, je parle de malnutrition, j’utilise des mots qui n’ont pas lieu en France. L’autre jour, j’essayais de faire sortir une libellule de ma chambre. Est-ce que cela arrive dans le 11ème arrondissement ? Je mets des articles définis partout : je souhaite la bonne nuit, j’attrape le rhume, je travaille à l’ACF…

Les joies de l’expatriation est de composer avec les personnalités de chacun, qu’on apprécie…ou non. Et je faisais la réflexion à une collègue pas plus tard qu’il y a 2 jours. L’équipe d’expatriés est composée de personnes si différentes. Il y a la richesse que ça apporte mais parfois aussi les contrariétés. Et selon le poste occupé par ces expatriés, il faut alors savoir être diplomate, faire des concessions ou juste fermer sa bouche quand bien même cela peut sembler injuste ou totalement incohérent par moment. Le souci étant de vivre au quotidien avec ces personnalités. L’expatriation attire des profils bien particuliers, des clichés sur pattes. Quel cliché suis-je alors ? Une jeune fille qui veut repousser ses limites ? Une jeune fille qui ne veut pas rentrer dans le moule ? Une jeune fille qui fuit un fantôme imaginaire ? Une jeune fille pour qui l’expatriation nourrit sa solitude ?

Nous verrons si le temps apportera des réponses… en attendant, je fais du hula-hoop…

L’appel du repos

La chaleur est toujours aussi écrasante et les orages se font discrets. J’ai lancé les « pari météo » au bureau avec mon équipe et globalement nous sommes tous à côté de la plaque, les intempéries tant souhaitées n’arrivent jamais. C’est au bout de 7 mois que j’arrive à soumettre plusieurs nouveaux outils pour diversifier les activités de terrain. C’est au bout de 7 mois que j’arrive à un peu reprendre du poil de la bête. Est-ce l’approche du break, le dernier, qui me redonne un regain d’énergie, comme un sursaut de fin de mission : le temps presse et il y a encore tant à faire…

Il y a eu une semaine frustrante car je n’ai pas pu me déplacer une seule fois sur le terrain : une multitude de réunion et de tâches administratives à faire ne m’ont pas permis de quitter cet ordinateur. J’ai pu rattraper cela la semaine passée même s’il y a eu plusieurs décès au centre pédiatrique de Bangui. Nous avons aussi un petit garçon de 9 ans qui était venu une première fois début décembre puis de nouveau pris en charge il y a quelques semaines avant de passer au service pédiatrique. A chaque fois, nous dessinons ensemble. Il aime reproduire le drapeau de la RCA et dessiner des poissons et des voitures. Il a été déchargé mais le revoilà. Toujours avec sa mine triste et ses traits tombant. Sa mère est patiente et forte. Pourtant l’état du petit se dégrade. Il est séropositif et suivait le traitement de première ligne. Sa mère nous rapporte une bonne observance du traitement pourtant le jeune bout n’y répondait plus et a dû être placé en traitement de seconde ligne. Seconde et non deuxième parce que si ce traitement ne fonctionne pas, il n’y a pas d’autre alternative. Sauf que le petit convulse. Effet secondaire ou maladie opportuniste. Il a été remis à la pédiatrie car les équipements de l’unité nutritionnelle ne sont pas adaptés. Sa mère vient donc chercher tous les jours le lait thérapeutique. Une histoire qui fleure une issue malheureuse.

La saison des mangues se poursuit et il est fréquent de voir des hommes déambuler avec des cannes en bambou de plusieurs mètres de long possédant un petit sac au bout. Ils cueillent les fruits avec leur drôle de canne à pêche pour les revendre. 4 ou 6 mangues pour 500 CFA (80 centimes d’euros).

J’ai testé le massage de l’un des deux hôtels dans lesquels nous pouvons aller. J’avais oublié à quel point je pouvais être chatouilleuse. Il faut dire que l’atmosphère n’aidait pas à se laisser aller : guirlande de noël au plafond scintillant sur 3 couleurs, climatisation à 17 degrés, et coupures de courant de temps en temps. J’ai aussi enfin visiter la cathédrale de Bangui, bien plus belle de l’extérieur que de l’intérieur. Le bâtiment est fait en brique rouge, comme un prolongement du chemin en latérite et contrastant avec l’arrière-plan de la colline verdoyante mais l’intérieur est austère, il fait chaud, la déco est minimaliste. Par contre, si on emprunte une des sorties situées sur le côté de l’église, on sort vers une petite chapelle à ciel ouvert, avec ses bancs disposés à l’ombre des arbres fleuris. Là, quelques personnes se recueillent, l’air est apaisant, propice à la réflexion.

Dans le cadre de mon travail, j’essaie de mettre en place un partenariat avec un centre de rééducation pour les handicapés moteurs. C’est un projet qui me tient à cœur car l’équipe est très en demande. Les conséquences de la malnutrition sur les capacités motrices sont importantes et malheureusement il n’y a pas de spécialiste de la motricité ici. J’ai donc passé du temps à échanger avec la responsable du centre. Et voilà le moment où j’attendais la voiture. On se met alors à causer de choses et d’autres et là voilà qui me raconte le décès de son père. Drôle de coïncidence. C’était en mars 2013, son père a fait un AVC dans le village où il travaillait au Congo. Son frère avait tenté de l’appeler tôt le matin mais comme elle disait, un appel si matinal ne peut être que source d’inquiétude. Il avait été hospitalisé mais son était s’est très vite dégradé et 3 jours plus tard il est décédé. Elle n’avait pas pu effectuer le déplacement depuis Bangui du fait des événements. Cependant, un jour, une agence a été ouverte, elle a pris un billet et après plus d’une journée de transport, elle a pu être présente pour les funérailles. Elle me racontait que l’agence avait toujours été fermée depuis, comme si son père l’avait ouverte juste une dernière fois pour elle. J’aime ces récits pour l’affectif se mêle aux croyances, où le hasard n’existe pas, où l’esprit humain est suffisamment flexible pour se dire que ça n’est pas une coïncidence.

La réalité de la vie ici c’est aussi d’autres histoires d’autres croyances, comme le cas d’une petite fille de 5 ans – qui en paraissant 3 – accusée de sorcellerie par sa mère adoptive. Un matin, lors d’une descente sur le terrain, une collègue de l’équipe santé nutrition m’interpelle pour ce cas. Elle ne savait pas vraiment quoi faire car la petite est à la limite d’être diagnostiquée en malnutrition aigüe sévère mais n’est encore qu’à l’état modéré. Je vois donc à cette petite fille, toute mignonne, qui vient timidement me serrer la main en me voyant. Elle présente un début d’œdème sur le visage ce qui lui donne une bouille toute ronde, sympathique, joufflue. Mais elle présente aussi de larges cicatrices et des marques de violences physiques infligées par sa mère adoptive. Finalement, une autre ONG présente dans le centre de santé a pris le relais et a contacté les services sociaux ainsi que la gendarmerie. Dehors, une dizaine de mamans insultaient la mère adoptive. Dedans, le père était en retrait, lui aussi manifestement sous le joug de cette femme. Une autre histoire à suivre.

Mais voilà, dans une semaine je serai à Paris pour un nouveau break.