Déphasée

L’étape de la lune de miel de l’expatriation est arrivée à son terme de façon assez abrupte. La transition a pris racine dans mon activité professionnelle pour s’étendre sur mon état d’esprit en dehors du bureau. Une succession de déconvenues chez le partenaire local m’a poussée à questionner ma présence ici. Dans cette atmosphère de tergiversation et de dépit, j’ai assisté à une scène des plus absurdes : 2 collègues féminines en venant aux mains dans le bureau de la responsable RH. Ça tombe bien car je travaille justement sur le règlement intérieur car ils n’en ont pas. Autrement dit, pour le moment, on peut encore se battre sans risquer d’être viré car ce n’est écrit nul part que ces comportements sont proscrits. Magique.

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Il semble donc que sur le chemin de l’expatriation, je sois sur l’avenue de l’acculturation, au croisement de la résistance et de l’intégration. Moyen-Orient contre mes méthodes d’occidentale. Ces derniers temps m’ont amenée à préférer les frites aux fallafels (légère overdose), je dis non aux « inch Allah » au bureau et dégaine ma to-do list hebdomadaire en haussant le ton quand je constate que la nonchalance prend trop de place. Oui, moi, hausser le ton, ça semble antonymique. Je vous dis, ce n’est pas évident du tout ici de faire des ressources humaines. Je suis l’étrangère d’une culture elle-même étrangère et j’essaie de dompter l’indomptable. Finalement c’est peut être cette impuissance que je dois accepter pour finalement avancer. Mes 2 collègues ont finalement été le psychodrame de ce qui se joue dans ma tête.

Je me sens très spectatrice de la situation. Et me voilà projeter vendredi soir dans une « house party », un appartement vide, une salle décorée de lumières noires ambiance Berlin Est, une autre pièce plutôt tikki bar… et de voir ces gens qu’on ne croise que la nuit, jordaniens comme expatriés. La cocasserie a été de discuter avec une jeune femme pour finalement me rendre compte qu’elle bosse chez MdM ici et avec qui nous avions échangé quelques emails sans se connaître de visu. Un petit monde.

Pour tenter de sublimer un peu ces émotions, j’ai profité de mon samedi pour faire un tour dans les galeries d’art du quartier. D’abord Darat Al Anda : un artiste iraquien y présente ses œuvres constituées de dessins et de collages pendant 2 semaines. Puis retour à Darat Al Funun : un artiste palestinien livre sa vision des conflits, notamment avec une série d’impressions représentant des tranches de pastèque, reprenant les couleurs du drapeau palestinien qui était alors interdit. Dans les deux cas, le cadre est si agréable qu’on apprécie d’y retourner.

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Sur le chemin du retour, la besace pleine de fruits et de légumes, j’entends un bruit curieux et vois les vendeurs sortir de leur magasins au fur et à mesure, pour regarder un peu plus loin dans la rue. Je constate effectivement qu’une foule encercle 2 voitures. Un taxi a percuté un autre l’envoyant sur le trottoir d’en face. s’incrustant autour d’un poteau électrique. Les passagers semblaient choqués mais entiers. Vu l’état de la voiture, on peut dire qu’ils ont eu de la chance. Face à cette foule voyeuriste, j’ai poursuivi mon chemin pour regagner mes pénates et faire mes devoirs d’arabe sur le toit, chassant de mon esprit ces scènes de violence qui ont ouvert et cloturé ma semaine. Le climat s’électrise de part et d’autre justement. On peut aussi ajouter les manifestations de plus en plus vives contre la hausse des taxes imposées par le gouvernement.

Heureusement, mon prochain week-end comptera 3 jours. D’ici là, je m’accroche. Il fait beau, ça aide !

5 fruits et légumes par jour

L’équipe de Palestine était à Amman pour une semaine de « regional meetings ». Des membres du siège étaient aussi là pour l’occasion. Ils m’ont tous donné envie de les avoir comme collègues, de Montréal à Jérusalem, surtout jeudi soir, quand nous étions au « Café de Paris » à danser joyeusement, entourés de la jeunesse ammanienne.

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Plus tard j’évoquerai plus en détails la nourriture… mais pour l’heure je voulais un peu parler de mes pérégrinations du vendredi. Vous l’aurez compris, le vendredi est notre dimanche : tout est fermé sauf le souk ! J’ai pu évoquer le souk Al Jouma, mais il y a aussi le souk de l’or, des fruits et légumes, de la quincaillerie, des meubles, des bidules en plastique… J’avais pris l’habitude d’aller chez les primeurs du quartier par paresse tout en sachant qu’en étant dans le quartier « bobo » de la ville, je les paye un peu plus cher. Ce vendredi, en compagnie du gang (je qualifie dorénavant de cette façon notre bande de collègues), nous décidons de remplir notre corbeille de fruits et notre bac à légumes. Direction le centre-ville, près de la mosquée Grand Husseini. Il faut donc passer entre les poules, les dindons et oser s’engouffrer dans ces halles sombres, au sol irrégulier, au plafond bas. Il n’y avait que des hommes bien entendu dans ce souk mais les vendeurs se sont montrés plutôt accueillants et les affaires assez bonnes. Il y a le coin avec les épices et les fruits secs, les étales de fruits et légumes, les vendeurs d’herbes aromatiques, mais aussi les bouchers avec des têtes de moutons, des dizaines de cœurs ovins suspendus à des crochets (ils me semblaient un peu petit pour être d’ovidés), des foies de volaille et quelques poissonniers dont la pêche semble absolument déprimée sur des montagnes de glace pilée. En plein été, ces deux dernières sections doivent être relativement abjectes ! Enfin, on trouve aussi quelques vendeurs de produits d’entretiens et autres indispensables de la maison. De quoi faire le stock de toute ce qu’il manque en un lieu et à moindre coût.

Pour quelques dinars j’ai pu acquérir tomates, concombres, ail, fraises, bananes, patates douces, pommes, avocats… et mise à part les bananes, les produits sont plutôt locaux (enfin si on considère l’ail égyptien comme local) ou du moins du même continent. Pour info, la Jordanie c’est seulement 1% de verdure. Mais là aussi, je serai probablement amenée à en parler plus largement une autre fois.

C’est sans doute toutes ces vitamines qui me permettent de ne pas tomber malade car cette semaine nous avons eu froid. Très froid. Je ne sais jamais si mon nez est rouge parce qu’il a pris un peu trop le soleil ou juste parce qu’il est gelé. J’ai bon espoir que les jours se radoucissent dorénavant et qu’il s’agissait de la dernière vague de froid. De plus, d’ici quelques mois, je me plaindrai de la chaleur alors bon…

L’activité culturelle du samedi a été troquée par un service que j’ai rendu à une collègue : lui couper les cheveux. Visiblement ici, les coiffeurs connaissent une ou deux coupes, il faut donc espérer tomber sur le bon pour ne pas finir avec l’opposé de ce qu’on demande. Pour ne pas finir aussi déçue que lors de sa dernière tentative, ma collègue a préféré me faire confiance. Si j’abandonne la solidarité internationale, je pourrais toujours me reconvertir.

Je n’ai pas encore trouvé la technique pour être réellement efficace avec le partenaire local et j’ai pris la saine décision de ne plus me préoccuper de mon ancien poste (sur lequel je suis en congés sabbatiques). Cette semaine, j’ai réellement réalisé le stress qu’il générait en sourdine, en plus du reste. C’est donc finalement assez particulier ce type de congés car on est là sans être là, on n’est plus là mais on le sera de nouveau. Difficile de compartimenter aussi simplement jusqu’à ce moment où je comprends pourquoi je suis un peu bizarrement tendue. J’ai donc pris cette éponge en main, et je l’ai lâchée. Non, jeter. J’aurai tout le temps de m’en préoccuper en août. Pour l’heure je préfère mettre mon énergie ici et tirer de cette opportunité le maximum d’enseignement, et croyez-moi c’est loin d’être aisé de s’acclimater aux caprices professionnels jordaniens… Cette énergie nécessite donc beaucoup de vitamines… !

Jordaniversaire #1

J’avais commencé à réfléchir à ce jordaniversaire 1 semaine en avance. Certes les premiers jours étaient assez rudes : nouvelle langue, nouveau poste, nouveaux collègues, nouvelle organisation, nouveau régime alimentaire et aucune routine. « Mais qu’est-ce que je fou la ? » est revenue à intervalle régulier. Puis petit à petit et plus rapidement que lors de ma première expatriation, je pioche mes repères dans mon environnement. Je conserve mes reflexes de françaises : faire des crêpes pour la chandeleur. J’ajoute de nouvelles épices à ma cuisine et de nouveaux mots à mon vocabulaire.

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L’hospitalisation de mon père est venu troubler mon quotidien avec les angoisses de ne pas être sur place, de ne pas pouvoir soutenir, de ne pas être présente. Ma sœur a pris très a cœur son rôle de messagère et m’a permis de me sentir moins isolée et démunie. Mon meilleur ami lui n’a jamais cessé de me remettre les pieds sur terre lorsque je m’emballais. L’issue se veut rassurante.

En discutant avec une collègue, j’évoquais ma vision un peu nombriliste de l’expatriation. Elle a un peu ouvert mon horizon et tempère mon jugement car effectivement, même en étant en plein Paris, on peut baigner dans son égocentrisme sans faire attention. Changer d’environnement serait donc plutôt synonyme d’une ouverte sur un monde. On n’a pas d’autre choix que d’aller vers l’autre, que de découvrir. Car finalement, quel parisien va se dire « et si j’essayais de rencontrer de nouvelles personnes ? »… honnêtement…

Et en parlant de changement d’environnement, le contraste est bien là. En commençant par les méthodes de travail. Comme me l’expliquait une autre collègue, ici il y a 3 façons de dire non : Inch’ Allah, Boukhra (demain), Oui. En un mois j’ai probablement pu accomplir ce que j’aurai fait en temps normal (et en autonomie) en 2 semaines. Mais mon mandat n’est pas le même qu’en Birmanie. Ici, il s’agit de faire du renforcement de capacités. Et la réalité est que ça ne concerne pas que des aspects RH… je renforce en anglais, en Excel, en Word… Au début je me souvenais de la patience que j’avais en fin de mission en Birmanie, me mettant presque dans un état de béatitude. Ici, je ne sais pas si je vais finir pas être de nouveau aussi patiente ou si le problème est ailleurs. Le changement se fait aussi dans mon appartement : je passe de 30 m² à plus du double et vis dorénavant seule, ma coloc ayant démenagée.

Et à la frustration de ne pas avancer aussi vite que j’aimerais, il y a l’inquiétude que les changements sur lesquels je travaille avec mes collègues jordaniennes s’effacent avec mon départ… L’efficacité n’est pas le maitre mot ici. Et il faut apprendre à accepter ça plutôt que de vouloir révolutionner le système en si peu de temps… plus que 5 mois.

Ma solution : diversifier mon quotidien. Et cela va commencer par travailler sur le plan de formation du staff national de la branche anglaise de mon ONG au camp de Zaatari. Rien que ça. J’en viens même à me demander si mon cerveau n’est pas fait pour travailler dans des contextes de crise là où mon cœur appartient au développement.

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Comme il n’y a pas que le travail dans la vie,  je confesse qu’il y a quelque chose de très agréable à être loin de tout. Bien entendu je pense encore à mon poste à Paris (ca ne fait qu’un mois), je pense à mes petits plaisirs du 11eme, je pense à des croissants frais. Mais je sens en même temps quelque chose se détendre petit à petit. Est-ce le degré d’ensoleillement supérieur qu’à Paris qui aide ? Paradoxalement j’ai rarement eu aussi froid plusieurs jours d’affilée (je n’ai pas le chauffage chez moi et celui du bureau n’est pas réellement efficace). Après mon premier mois birman, j’utilisais les mots de renoncement, de stand-by, d’absence. Après ce premier mois jordanien, j’emploierai plutôt les termes de découvertes, de surprises, voire peut-être même de quiétude (malgré les tensions passagères).

Quels sont les signes de l’adaptation après un mois à Amman ? Se repérer un peu plus dans le dédale des rues, baragouiner des mots arabes et me faire comprendre de mes collègues ou des chauffeurs de taxi, avoir déjà quelques endroits fétiches ainsi qu’une petite routine hebdomadaire confortable… Mon visa repart pour 2 mois.

Et dans deux semaines, je peux compter sur la visite de mon cher et tendre, voir un peu du pays, et espérer réaliser sur le prochain mois ce que j’aurais pu faire en 3 semaines…

Inch’ Allah