Le mercredi à Zaatari c’est le jour de…

L’ONG pour laquelle je travaille actuellement développe plusieurs activités au camp de Zaatari, ainsi j’ai eu l’opportunité la semaine passée de rendre visite aux équipes sur place, collègues que je croise de temps à autre au bureau à Amman. Cette immersion d’un jour dans le quotidien du camp a été très riche. A tout point de vue.

Après une organisation un peu bordélique, nous voilà en route dans la camionnette de l’ONG pour 1h30 de route de bon matin. Sur le chemin, nous faisons escale sur une aire alignant plusieurs magasins, cafés, pâtisseries. Je vois des logos d’ONGs sur toutes les camionnettes, des sweatshirts avec ces même logos. Au moins c’est clair, nous ne sommes pas loin du camp.

Nous approchons et je constate ces zones de terre labourée parsemée de blocs de béton et quelques miradors, militaires armes au point. Nous montrons nos badges. Nous passons le contrôle. Une formalité pour nous. Pour les réfugiés, ils arrivent par les zones de réceptions où on note le maximum de renseignements puis sont distribués sur le camp selon s’ils arrivent en famille, si ce sont des femmes avec leurs enfants, si ce sont des mineurs non accompagnés…

Ce qu’il faut savoir c’est que Zaatari a vu le jour en 2012, soit 1 an après le début du conflit syrien, justement pour accueillir la population en exil. Le camp se trouve dans le nord, à 50 km de la Syrie, non loin de ses collines narguant presque les réfugiés. Et ils sont nombreux, environ 80 000, dont des enfants pour moitié. Ce qui fait techniquement de Zaatari la 4ème plus grand « ville » de la Jordanie. UNHCR loue ce terrain qui n’est pas destiné à s’étendre davantage comme une banlieue. Pourtant, on peut parler de ville : il y a 12 « districts », des échoppes en tout genre, des salons de chicha, des magasins de robes de mariées, des coiffeurs, des restaurants… Pour gérer leur stock, un « habitant » de Zaatari doit demander une autorisation de sortie. Celles-ci sont bien entendu difficiles à obtenir, même pour des raisons médicales. Le motif d’enjeu sécuritaire est le plus couramment utilisé.

Dans ce camp, on ne parle pas de « réfugiés » mais de demandeurs d’asile car la Jordanie n’a pas ratifié la Convention de Genève pour les Réfugiés de 1951 (comme d’autres pays de la région). Peu de lois jordaniennes existent pour gérer ces statuts particuliers, ce qui complexifie encore davantage la situation pour eux.

Les vélos circulent autour de notre camionnette. Un Amsterdam du désert. Il y a aussi un système de transport en commun (des bus quoi) uniquement pour les habitants. Le camp est grand, très grand. Il possède même ses « Champs Elysées ». Oui, une grande rue se prénomme ainsi, possédant de chaque côté des boutiques. Ces boutiques, ce sont les habitants qui les construisent, elles sont le fruit de leurs intentions et labeur.  Le personnel des ONGs peuvent acheter dans ces magasins sauf s’il s’agit de biens qui font l’objet de distribution (des couvertures, des couches etc.). En parlant de distribution, à 6h30 tous les matins, il y a la distribution officielle de pain (ce qui n’empêche pas que des habitants en fabriquent aussi sur place). J’ai même entendu la mélodie du marchand de gaz, la même mélodie que dans mon quartier à Amman, cette même mélodie qui lobotomisait mon Habibi quand il était là.

Je parlais de robes de mariées car oui, on se marie à Zaatari. On fonde des familles à Zaatari. Les enfants vont à l’école, il y a des aires de jeux et les ONGs regorgent d’idée pour animer les journées. Le mariage est une belle chose, sauf lorsqu’il s’agit de mariage avec des mineurs pouvant avoir parfois… 9 ans. Il faut se rendre compte que parmi les réfugiés, il y a des niveaux d’éducation totalement différents. Certaines ONGs ont donc développé des programmes pour prévenir ces mariages et les limiter.

Ouais, 9 ans.

A 9 ans, on peut aussi aller à l’école donc, à Zaatari. Mais elle n’est pas obligatoire. Il s’avère que nous étions en route vers l’un des centres au moment de la sortie de l’école. Ça grouille, ça s’agite, ça joue au ballon contre les grillages. Ils ont tous le même cartable fournis par l’Arabie Saoudite (si ma mémoire est bonne). Ils n’ont connu que le camp, que ces maisons faites de cubes, un peu comme ces bureaux éphémères sur les chantiers.

Il y a des hôpitaux, des cliniques, un hôpital pour femmes, des centres de soins psychosociaux, des maraudes aussi psychosociales. Ces services sont assurés pour la plupart par des ONGs. Il y a des urgences et des ambulances. Mais parfois, la limite du possible est atteinte sur place. Dans ce cas il faut une autorisation de sortie. Si elle est refusée, on doit attendre la prochaine autorisation et réussir à refixer un autre RDV concordant. Et puis parfois 2 ou 3 semaines passent, et comme cette grand-mère qui décède d’un problème de rein faute d’avoir pu sortir.

On travaille à Zaatari, mais pour travailler il faut déposer sa candidature auprès des UNHCR qui se chargeront de redistribuer les « CVs » aux ONGs selon leur besoin. On fait des petits boulots par exemple pour mon ONG actuelle: on participe à la collecte et au tri sélectif pour l’une des stations de recyclage, on fait de la prévention dans les communautés au sujet de l’hygiène et sur l’importance du bon usage de l’eau, denrée rare. Pour les autres, il est possible de travailler dans les fermes des alentours, avec un permis de travail donc. Etonnement il y a une grande proportion de grossesses non désirées. Vous devinez la suite…

Sauf qu’elle est pire la suite. S’il s’agit d’un viol, la femme sera envoyé dans un centre afin d’être en sécurité. Là, elle accouchera d’un beau bébé tout rose qu’elle ne reverra jamais. Si le rapport a été consenti, mais comme il s’agit d’un rapport hors mariage, la femme (enceinte) sera envoyée en prison. Là, elle accouchera d’un beau bébé tout rose qu’elle ne reverra jamais. Et puis parfois, il n’y a ni la mère, ni le bébé car les deux décèdent, comme ce fut le cas suite à un mariage forcé d’une fillette de 12 ans. L’époux, lui, ne va pas en prison.

Durant notre journée, nous sommes passées voir un des jeunes syriens que notre collègue suit. Il a 21 ans, marié (sa femme a 17 ans) et un bébé. Il y a les 3 frères, la belle- sœur et son bébé, la belle-mère, la mère et le père et quelque part la grand-mère, au moment de la visite. On prend le thé, hospitalité arabe peu importe le contexte. Les hommes fument, les mères allaitent et les bébés gazouillent. Tout ça, dans la même pièce. Cela fait 5 ans qu’ils sont là. Ils ont été séparés mais ont pu finir rassemblé. Ils ont fui en voiture puis à pied, le fils portant son père sur le dos. Une histoire digne d’un mythe mais la réalité est devant moi. La mère, avec ses yeux d’un bleu perçant et son foulard autour de la tête, ne cesse de sourire, de rigoler, même en racontant leurs difficultés, elle rigole en nous racontant qu’elle a essayé d’ouvrir une boutique mais que les gens ne revenaient jamais payer et qu’en plus sa famille se sert dans le stock. Elle sourit puis ne cesse de nous embrasser pour nous saluer. Je suis impressionnée. Sceptique du concept de résilience, je crois pourtant le voir devant moi l’animer. Les deux bébés, eux, ont donc la nationalité Jordanienne.

Il y a bien entendu des personnes qui s’enfuient. Ils ne sont pas toujours attrapés. S’ils le sont, ils iront dans un autre camp, Azraq, réputé plus rude que Zaatari. S’ils réitèrent, ils sont reconduits en Syrie. Point barre.

Et, rien ne peut prédire de l’avenir de ce conflit ni de l’avenir de ces familles. Mais les activités continuent, se diversifient. La ville éphémère se pérennise. En attendant.

Ces rencontres me rappellent ce choix de la santé mentale. Tout comme la Birmanie avait réveillé cette perspective professionnelle, me poussant vers un diplôme universitaire en psychotraumatologie, nous verrons jusqu’où la Jordanie me poussera à mon retour en France…

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2 thoughts on “Le mercredi à Zaatari c’est le jour de…

  1. Merci Clara pour ton témoignage qui m’a beaucoup ému. Dis, tu ecriras un bouquin en rentrant ? Je pense que ça ferait du bien à certains, ici en France, de se confronter à cette horrible réalité ! Et la vie continue malgré ça ! Merci. Je t’embrasse Emmanuelle

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  2. Un grand merci pour tes récits qui sont pationnants au sujet de la résilience elle peut certainement se manifester de diverses façon moi j’en suis certaine mais cela a peut être un autre terme je t’embrasse affectueusement ta marraine

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