Et vinrent les premiers jours du Ramadan

En parlant avec des collègues expatriés et jordaniens, difficile de ne pas se faire des idées préconçues. Il y a ceux qui détestent cette période : activités mortes, bruits la nuit, taxi agressifs… Et il y a ceux qui adorent : ambiance festive, générosité,  possibilité de prendre du temps pour soi…

Le ramadan est une façon de s’approprier la pauvreté par la privation tout en conservant une démarche hospitalière. La charité est aussi essentielle. Mais à la prière du crépuscule, les musulmans rompent le jeûne avec le repas correspondant au petit déjeuner (mais sans tartine vous l’aurez deviné) avant d’aller se coucher quelques heures à peine pour se lever avant la prière de l’aube et prendre leur diner avant de se recoucher pour de se relever pour aller travailler. Drôle de rythme quand même… J’avais effectivement entendu parler de certains faits : les odeurs de barbecue s’élèvent dans la rue lorsque l’iftar approchent, certains vivent la nuit et comatent au bureau en conséquence, les chauffeurs de taxi sont encore plus susceptibles durant cette période, il ne faut pas trop espérer boucler certains dossiers durant cette période… à confirmer ou non donc.

Le ramadan démarrait samedi. L’information a circulé la veille. Le bureau avait communiqué les nouveaux horaires avant le week-end (9h-15h ou 10h-16h). C’est parti pour 29 jours. Il s’agit d’une nouvelle expérience Jordanienne. Les cafés et restaurants sont majoritairement fermés le jour (sauf certains ayant pu bénéficier d’une autorisation), les boutiques et grandes surface ont aussi un autre rythme. Grosso modo de ce que j’ai compris, il faut vivre la nuit. Vendredi,  veille de ramadan donc, j’accompagnais downtown un ami palestinien en partance pour Dubaï. Il voulait changer de l’argent, je voulais acheter 2 assiettes d’Hébron. Une atmosphère de veille de noël planait : les préparatifs étaient en pleine effervescence, les magasins décoraient leur vitrine avec des guirlandes lumineuses et les fameuses lanternes, les familles faisaient leurs achats… Une quasi forme d’euphorie douce sous un soleil de 30 degrés courrait dans les rues du centre ville. Puis je me rappelais que dès le vendredi matin,  mes voisins commençaient aussi à suspendre leur croissant de lune lumineux et leurs guirlandes scintillantes à leur balcon.  Premier contact plutôt agréable donc avec le Mois Saint.

Ce premier jour officiel de Ramadan correspondait aussi avec le dernier d’une amie française. Comme dernière excursion, nous prenons la route d’Ajlun (là où il y a l’un des châteaux déjà évoqué dans un précédent post) vers les espaces champêtres : idéal pour se cacher et profiter d’un dernier piquenique à 4. Car oui, nous aussi nous ne pouvons ni manger, ni boire (ni fumer) en public sous peine d’amende. Entre les chardons et les sauterelles, nous voila sous un sacré cagnard, à l’ombre d’un arbre, à échanger sur tout et n’importe quoi. En tout cas nous honorons la tradition du partage du Ramadan… un peu moins les horaires…

Sur le trajet du retour, l’une de comparses de piquenique suggère d’aller rompre le jeûne downtown, dans l’un des célèbres restaurants de fallafels et humus nommé Hashem. Sur nos chaises en plastique, entourées d’expatriés mais aussi de jordaniens, nous voyons les pitas sortir du four, les assiettes de légumes prêtes, les coupoles d’humus sur les plateaux, nous attendons tous la prière. Les serveurs attendent aussi impatients que nous et commencent à distribuer les dattes, tradition oblige. L’appel raisonne, l’ambiance s’agite, on nous apporte d’abord l’eau, puis les différentes coupelles de notre menu. Nous jetons un coup d’œil à nos tables voisines, les musulmans mangent leur datte. C’est bon, nous pouvons y aller. Après notre repas copieux (le pois chiche bourre vraiment bien) nous faisons une courte balade dans un downtown quasi vide. Les magasins commencent à peine à ouvrir. Je comprends donc que l’action commencera après leur diner qui durera très certainement plus longtemps que le notre.

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Je crois avoir trouvé le meilleur parc aquatique de la région…

On tombe dessus assez facilement dès lors qu’on se penche sur les hikes et treks disponibles en Jordanie. Ce n’est pas du tout un secret bien gardé. Pourtant, c’est tout de même un petit bijou d’activité en plein-air et de crapahutage aquatique : le wadi mujib. Situé à 1h30 de route d’Amman sur la route de la mer morte, c’est une ballade sympathique pour une journée. En même temps, la moindre sortie d’Amman est par défaut sympathique !

Cela faisait quelques temps que je voulais tenter l’aventure malgré quelques commentaires sur les sites touristiques qui auraient pu me refroidir. Il faut dire que ma première expérience de canyioning dans le Jura avait été assez challenging. Les températures étaient glaciales, les sauts un peu hauts, les glissades un peu flippantes… et nos combinaisons atrocement collantes. J’avais donc de légères appréhensions.

Cette fois-ci changement de décor : 30 degrés à l’extérieur, une eau presque chaude, un paysage somptueux. Le wadi mujib dépend de l’association Wild Jordan. Il faut donc débourser quand même 21 dinars pour se vêtir de gilet de sauvetage en plus ou moins bon état et accéder à l’échelle menant vers l’aventure.

Il faut s’imaginer dans un siq, un étroit canyon, dans le lit de la rivière, surplombé par des dizaines de mètres de parois ondulées. La roche à dominante ocre prend des teintes particulières jusqu’à mimer les effets du bois d’acajou. Nous débutons par l’entrée ouverte sur un panorama de la mer morte avec la Palestine en face et nous nous enfonçons dans l’eau et dans le canyon à pas freinés par le courant. C’est bon pour les cuisses et les fessiers ! La joyeuse bande se retrouve éparpillée selon la rapidité de chacun. Nous devons passer quelques étapes un peu plus compliquées que d’autres, je bois une ou deux tasses, je ramasse des poignées de petits cailloux dans mes chaussures. Il y a des cordes pour nous aider et des personnes prêtes à nous agripper par le gilet pour nous sortir de l’eau. Le soleil filtre dans certains passages et nous illumine comme une éclaircie divine. Nous faisons du toboggan sur les roches, nous nous laissons porter par le courant, nous séchons au soleil avant de poursuivre le chemin. Nous jouons dans l’eau. Nous avons 8 ans à nouveau. Le courant nous entraine par moment lorsque nous n’avons pied et me voilà dans un groupe d’hommes à devoir me tenir à eux. On en rigole. Les barrières culturelles se noient dans le Mujib visiblement.

Il est possible de se faire quelques bleus, quelques bosses, quelques égratignures (donc éviter un bain dans la mer morte après…).

Dommage que ce soit si court ! Et surtout, dommage que le lieu se remplisse l’heure tournant. Un conseil donc : venir tôt pour éviter la foule et les grands groupes. Un grand coup de cœur, bien loin des commentaires un peu flippants de certains sites, à refaire ? Oui, sans doute avec le retour du Habibi mi-juin.

Et quand meme une illustration (ne venant pas de moi… car c’est plus prudent de parcourir le wadi les mains dans les roches).

Les chateaux du désert… Lawrence est encore dans les parages.

L’avantage d’avoir des amis qui quittent le territoire tout prochainement tient au fait qu’ils tentent de finir leur to-do touristiques jordanienne. L’occasion pour moi de rayer de nouveaux lieux de ma propre liste. L’aventure de la semaine prend place à l’est du pays, la route du désert, l’autre désert, vers les châteaux, d’autres châteaux. Je récupère la voiture avec la redondante blague “c’est une voiture française !”… surprise : elle a de l’essence cette fois !

4 sourires cosmopolites se joint. Première étape : Qsayr Kharana (à prononcer rarané). J’ai toujours cette sensation de bouffée d’air dès que nous quittons Amman. Malheureusement, le paysage se veut de moins en moins vert et de plus en plus asséché. L’été est là et ses effets commencent à se faire remarquer.

Le Qsayr Kharana est une très belle introduction pour la journée. Il doit être à 10 mètres de la route principale ce qui me semble assez incongru en arrivant “t’es sûre que c’est là”. Il daterait du 8ème siècle et son allure s’impose dans la plaine désertique. Massif, rectangulaire, avec ses 2 étages. Passé l’entrée, nous pouvons déambuler partout dans le château. Nous passons par les écuries des chameaux, des escaliers, des pièces plus ou moins bien conservées. Nous nous amusons dans ce dédale et profitons de l’ombre qu’il offre, en entendant au loin (mais pas si loin donc) passer les camions en route vers l’Arabie Saoudite.

Nous poursuivons notre trajet. Les tourbillons de poussières font danser le sable, les mirages sont de plus en plus présents. Notre deuxième château est le Qsayr Amra. En fait il s’agit d’un Hamman plus qu’un château. Il est inscrit au patrimoine de l’UNESCO et pour cause : de sublimes peintures ornent toutes les façades intérieures. Dans un état de conservation aléatoire, je dois avouer ma surprise de découvrir de tels ornements au milieu de nul part. Les peintures représentent des animaux musiciens, des femmes nues, des portraits, des scènes de vie, plutôt rare en terre d’Islam!

Nous reprenons la route en direction du château d’Azrak. Nous continuons la traversée désertique, passant au milieu d’une réserve dite naturelle mais qui a largement souffert de l’activité humaine pour finir plutôt asséchée même s’il est toujours possible de s’y promener. Nous préférons éviter le spectacle de la désolation. Le château d’Azrak est lui aussi en bord de route. “Vous êtes sûrs que c’est là?”. Construit en basalte, il se distingue des autres châteaux. La porte était fermée et aucun visiteur ne semblait traîner dans les parages mais un guide s’avance vers nous pour nous ouvrir un petit portique. L’une de mes camarades de séjour remarque que ce guide est mentionné dans le guide bleu comme le petit fils d’un ancien combattant d’origine circassienne aux côtés de Lawrence d’Arabie. Il nous promène dans ce château, enfin ce qu’il en reste. Des écuries, une mosquée, la chambre de Lawrence… Ce serait d’ailleurs depuis ce château qu’il aurait lancé l’offensive contre les ottomans de Damas. Car oui, la Syrie n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres de là où nous nous trouvons.

Nous continuons notre périple. D’abord l’ancien Hamman As-Sarah, refait un peu à neuf dans l’ancien, qui ne présente pas d’intérêt. Puis le fort du Qasr Al Hallabat, un peu plus loin, un peu plus intéressant, tout aussi refait mais possédant de belles mosaïques, des arches restaurées, et un panorama sur les alentours. Ce château a vu passer les Romains (auteurs des mosaïques du 3 eme siècle), les Byzantins (qui en firent un monastère) et les Omeyyades.

Le détail amusant étant qu’à chaque château, les gardiens nous disaient que nous payerons au prochain les visites. Résultat, nous n’avons jamais payé…

Typiquement, ce genre d’aventure est plutôt pour les résidents permanents que les touristes de passage (hormis les passionnés de châteaux) car il y a tant à voir en Jordanie que ce périple n’est pas le premier centre d’intérêt. La blague a été demandée à un ami jordanien s’il a déjà visiter les châteaux du désert. Il a répondu que non. Nous avons un peu compris pourquoi à notre quatrième visite. Les trois premiers châteaux auraient pu suffire mais autant en profiter jusqu’au bout.

Nous avons aussi eu l’opportunité de passer le long de l’autre grand camp de réfugiés, celui d’Azraq ouvert en 2013, évoqué lors de mon blog sur Zaatari. Il ne compte “que” plus de 34 000 réfugiés dont la moitié sont des enfants. De loin, il donne l’impression d’être mieux organisé, il y a un champ de panneaux solaires. Mais ceux-ci sont récents car avant il y avait de réelles pénuries d’électricité, malgré les quelques générateurs, si bien que les réfugiés ne pouvaient que difficilement maintenir le contact avec l’extérieur faute de batterie, ajoutant des difficultés supplémentaires alors que ce camp est déjà extrêmement isolé. Il est littéralement en plein désert et témoigne d’une autre histoire que celle des châteaux…

Nous regagnons la capitale en fin d’après-midi en passant par Mafraq et ses bouchons. Les coups de soleil commencent à se faire sentir et nous décidons de clôturer la journée par une glace sur rainbow street. En dégustant mon sorbet à la mangue, je me dis que quand même, j’ai de la chance d’avoir fait de si jolies rencontres en Jordanie.