Du nombril aux cordons.

Je reparcours régulièrement Gisèle en Longyi avec l’idée de faire des parallèles entre l’expérience Birmane et l’expérience Jordanienne. Je remarque qu’il y avait un mouvement plus introspectif en Birmanie et un mouvement plus… extrospectif (et touristique) en Jordanie. Alors j’ai décidé d’avoir un petit regard sur mon nombril pour changer de mes récits d’aventure.
La Birmanie était une jungle émotionnelle dans laquelle j’avais pu revisiter chacun de mes sens dans un trip quasi shamanique de 9 mois. J’en suis revenue changer. J’avais élaboré ma propre renaissance pour délaisser mes peaux mortes chez la pédicure et mes angoisses dans l’Irrawaddy. Vivre 9 mois avec une seule couche de vêtements entre soi et le monde extérieur m’a permis de respirer de nouveau. La Birmanie m’avait insufflée une nouvelle force dont j’avais cruellement besoin après quelques années de passage à vide complet. C’était thérapeutique. Je savais pourquoi je partais. Je ne savais pas comment je rentrerai.

La Jordanie me pousse dans une autre réflexion. Je ne sais toujours pas clairement pourquoi je suis partie. Certes pour avancer professionnellement mais pas que. Cette hyperactivité jordanienne m’amène à penser que je suis bien à la recherche de quelque chose. Une solution ? Une réponse ? Et sans éclaircie, l’approche du retour me semble encore plus confuse car je n’ai pas encore saisi le mouvement accompagnant ce départ.

L’expatriation est d’une beauté sans nom. Les rencontres de terrain sont belles. Parfois très compliquées. Parfois proche du psychodrame. Et le plus souvent éphémères. Mais elles raisonnent en nous car la rencontre avec l’autre, son lot de questionnement et son parcours ouvre les horizons. Dans le regard de l’autre je me vois. Les liens se font par les viscères, comme une extension de cordon ombilicale. Les rencontres se font dans une autre langue, dans la recherche de nouveaux repères. Je passe ainsi des journées sans ma langue paternelle, à part quelques « putain » qui m’échappe lors que je fais tomber mon stylo ou lorsqu’une voiture manque de me renverser. Et de ces rencontres, rien ne prédit celles qui dépasseront la durée du contrat initial. Mais cela ne réduit en rien leur intensité. On se promet de garder le contact tout en sachant très bien que les aléas de la vie reprendront le dessus, que la routine nous éloignera de ces expériences d’expatriation, qu’il n’en restera qu’un souvenir au fond de la tête et quelques secrets au fond du cœur.

En s’expatriant, on se recrée. Je choisis de partager ce que je veux et élude mes peines. Nous échangeons nos morceaux choisis et oublions nos fausses notes. Une bulle loin de notre Patrie, une nouvelle identité à bâtir. Je me sens seule et entière responsable de moi-même, avec le biais de la difficulté de devoir faire des concessions. Si je ne décolle pas de mon canapé je ne découvre pas Amman. Si je n’étudie pas, je n’apprendrai pas l’arabe jordanien. Alors qu’il est si facile de se poser nonchalamment à Paris, ici, je ne m’accorde pas de temps mort, mon corps ou ma tête doivent être en perpétuel mouvement à la rencontre d’une culture, de l’autre, de soi-même. Cependant une amie pointait du doigt l’aspect désolant de devoir reconstruire à chaque fois. A-t-on vraiment envie de renouer des liens pour les rompre quelques mois plus tard ? Le bonheur de la rencontre pèse-t-il vraiment plus lourd que le chagrin de la séparation ? Nous travaillons pour un développement humanitaire durable alors que nous ne sommes qu’éphémère. Nouvelle géographie. Nouvelles situations. A deux doigts de finir par oublier d’où l’on vient… ce n’est pas pour rien que le besoin de faire un arbre généalogique m’avait pris à la fin de mon contrat birman… projet qui n’a pas avancé d’un pouce d’ailleurs.

Quand je traverse le pont en rentrant du travail, entre le 4eme cercle et le rond-point de Shmeisani, il y a ces pins qui, sous l’effet du soleil, dégagent cette odeur si agréable et chaleureuse. Et pendant ces minutes où je traverse ce pont, lorsque l’odeur envahit mes poumons, alors ce sont les « minutes parfaites », ces instants très brefs durant lesquels tout est à sa place, je me sens bien, rien ne vient me déranger, mes pensées se focalisent sur l’odeur et le bien-être qui en découle « plus qu’à n’importe quel moment » avec un parfum de liberté.
Et puis je franchis le pont. Ces « minutes parfaites » s’arrêtent. Les pensées parasites reviennent mais ce n’est pas très grave.

Et puis, c’est en échangeant avec une collègue et amie qu’elle en vient à me citer Hannah Arendt : «Aimer la vie est facile quand vous êtes à l’étranger. Là où personne ne vous connaît, vous tenez votre vie entre vos mains, vous êtes maître de vous-mêmes plus qu’à n’importe quel moment. » Et c’est exactement ça. C’est précisément ça. Je n’en avais pas réellement conscience lors de mon séjour birman ou alors j’appelais ça « i can watch a sunset on my own » comme dans la chanson de Kate Nash. Mais cette fois-ci, la citation me parle dans son intégralité.
Amman devient une ville « facile » à force d’obstination qu’on apprécie autant qu’elle peut nous fatiguer, comme une métaphore de la vie d’expat…

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Et un vrai jordaniversaire !

Aujourd’hui j’ai trente ans.

Quelque chose me semble presque dissonant dans le fait d’avoir trente ans. Lorsque j’étais encore adolescente, je m’imaginais dans une toute autre situation. Un mari, peut-être des enfants, un contexte très classique, très « je-rentre-dans-le-moule ». Car indirectement c’est un peu ce qui attendu. A quinze ans je pensais faire Polytechnique, je pensais devenir météorologue, je pensais étudier à Toulouse, je pensais obtenir un statut professionnel reconnu et le salaire qui irait avec. A quinze ans je plaisantais avec un ami de longue date (nous nous connaissons depuis que nous avons trois/quatre ans), nous disions que si à trente ans nous étions célibataire, alors on se caserait ensemble. Comme si avoir trente ans et être seul n’était pas acceptable ni vraiment possible. Comme si à trente ans, c’était la dernière chance. Et à la fois cela semblait si loin.

Et finalement je n’ai pas étudié les phénomènes extérieurs mais les phénomènes intérieurs. La vie d’expatriée est devenue ma pluie et mon beau temps pour ce passage de cap. Jamais je n’aurai pensé célébrer cette nouvelle dizaine à Amman en plein Ramadan. Jamais je n’aurais pensé être « volontaire » à 30 ans. Jamais je n’aurai pensé ne pas être dans une situation stable à un âge bien avancé pour mes yeux d’ado. Trente ans… c’est vieux ! Où est la maison ? Où est le labrador ? Où sont les petites têtes blondes ?

Et pourtant je réalise, depuis 2 ans maintenant, le champ des possibles et je n’ai probablement jamais été aussi active, agitée. Les quelques mois précédant mon départ et de sources différentes (incluant des personnes de mon âge) on me faisait remarquer :

  1. Que je vivais seule même en étant en couple
  2. Que je ne parlais pas d’acheter un appartement
  3. Que je ne parlais pas de faire un enfant

Et pourtant je suis bien heureuse de ne remplir aucun de ces critères ! Car en enroulant mon keffieh autour du cou, j’enroule mes aspirations personnelles et mes découvertes. J’enroule mes projets. J’enroule sans doute aussi mon instabilité. Je suis indépendante. A l’aube de cette nouvelle décennie, une envie de tout chambouler prend place. Envie de prendre des risques. Envie de perdre tous mes repères. Envie d’être là où je ne suis pas attendue. C’est ça une crise de la trentaine ?

En discutant grossesse avec mon meilleur ami il y a quelques semaines, et face à leur multiplication dans mon entourage, j’ai établi que ma limite pour un premier enfant : 34 ans et 9 mois. Ma mère m’ayant eu à 34 ans et 1 mois, j’ai estimé que c’était bien. Mais pourquoi alors me fixer une limite ? Comme si à partir du moment où j’aurais 34 ans, il faudrait aussi que je sois sérieuse et posée (même si je suis déjà bien sérieuse à 30 ans). Comme si 34 ans était la limite que je juge acceptable pour rentrer dans ce fameux moule. Comme si je me donnais encore 4 ans de liberté.

Alors je souhaite célébrer mes 31, 32, 33 et 34 ans dans des contextes aussi stimulants, en France ou ailleurs, sans maison, sans labrador et sans petites têtes blondes (ou alors celles des autres).

Inch Allah !

Jordaniversaire 5

Cinq mois.

La vie va-t-elle aussi vite à Paris ?

Une routine chamboulée par le Ramadan mais de façon plutôt agréable. Toujours des difficultés au bureau. Toujours des résistances. Toujours en overdose d’humus. Je dévore alors des pêches jaunes et des cerises jordaniennes.

Ce mois-ci, 2 copines ont fini leur contrat pour une autre organisation, une collègue a aussi fini sa mission. L’occasion de se projeter à la veille de mon propre départ et d’en avoir la gorge nouée. Difficile de s’imaginer dans un autre contexte. Difficile de s’imaginer reprendre le métro, d’entendre parler français partout autour. Difficile de retrouver son propre appart (même si je réfléchis à  comment je vais le réarranger pour me le réapproprier). J’imagine déjà la période de décalage du retour. Autant j’avais un mouvement très social à l’idée de rentrer après la Birmanie, autant cette fois j’ai comme l’envie de rester en retrait. Je visualise déjà toutes les situations qui me feraient dire « ah mais en Jordanie ». Je vois déjà le visage blasée des personnes à qui je tenterais de raconter pour la énième fois une anecdote ammanienne. Je m’entends continuer à prononcer des mots en arabes pour ne les oublier. Je me vois superposer les paysages jordaniens et français pour y trouver des repères réconfortants.

C’est le jeu ! Mais je n’y suis pas encore et compte profiter des dernières semaines à Amman.

Mon dos se bloque par endroit, quelques symptômes psychosomatiques sont apparus. Mon esprit semble être en lutte contre quelques fantômes que je n’arrive pas à saisir encore, hormis à Aqaba où j’étais détendue comme un cordon sans élastique. J’ai aussi perdu un peu la cadence de l’écriture et me force par moment à garder ce blog animé pour conclure que si prochaine mission il y a, Gisèle ne reprendra pas la plume.

Je commence à acheter des souvenirs, je n’ai pas encore craqué sur un tapis. J’entame aussi le tri de mes affaires. Mes pots de crèmes se vident. Plus qu’un petit mois et demi. Cela me semble irréaliste. Il y a 5 mois je découvrais un nouvel environnement, je découvrais ce que cela voulait dire d’avoir froid pendant plusieurs jours de suite, je découvrais mes nouveaux collègues, je découvrais de nouvelles méthodes de travail (ou non-méthodes de travail). Et puis, en luttant, en insistant, en m’obstinant, j’ai pu avancer petit à petit sur mon mandat. J’ai pu construire une relation de confiance avec mon équipe et devenir un support RH. J’ai pu lutter contre quelques resistances. Mais j’ai encore 1 mois et demi pour finaliser pas mal de choses et je compte bien ne rien lâcher ! Ramadan ou non ! Persévérance est devenu mon second prénom.

Avec l’approche de la fin de mon mandat, forcement je me demande ce qu’il restera de mon travail ici dans les semaines et mois suivant mon départ. Ca, c’est sans doute l’un des aspects les plus frustrants des contrats courts. On prend le temps de s’adapter aux besoins pour construire dessus et disparaitre peu de temps après. Le parallèle avec l’expatriation en elle-même est facile : on prend le temps de s’adapter à nos besoins pour se reconstruire dessus et rentrer peu de temps après. Et après ?

Ca pique un peu. Comme la sensation d’eau de la mer morte sur les jambes après un trek dans la pampa jordanienne.

Mais demain, Habibi revient pour 2 semaines.

Mais demain, j’ai trente ans.

Au bout de 5 mois, on continue de me prendre pour une américaine, une libanaise ou une allemande. Au bout de 5 mois, on me souhaite toujours la bienvenue. Au bout de 5 mois, je me demande ce qui se passe après, je me demande ce que Paris me réserve, je me demande quel projet saugrenu je peux bien entamer en rentrant.

Mais surtout, envoyez des pensées très chaleureuses pour mon papa !