2020

Une période de silence. Tout le monde me dit que j’ai eu de la chance de ne pas avoir une forme grave. Et c’est vrai. Mes symptômes n’ont duré que quelques jours, la fièvre n’était pas excessive. La fatigue par contre est bien là. J’en suis donc déjà à +21 jours depuis le début des symptômes et 2 semaines d’isolement à l’appartement, à devoir travailler à distance. Sauf qu’il est devenu très rapidement impossible de travailler correctement : difficulté de concentration, anxiété, épuisement. Des symptômes pas vraiment physiques du coup mais le moral prend aussi un coup dans l’histoire.

L’anxiété de voir mon « break » approcher, celui-là même que j’attendais depuis fin novembre. Lundi dernier je fais mon test de contrôle : positif. J’avais modifié mon billet pour le vendredi. Jeudi, je me décide pour refaire un test, même si ce n’est pas le protocole. Le test rapide est négatif, sans surprise. Mais le PCR est encore positif. Je dois donc annuler mon break.

Ce mélange d’isolement et d’impossibilité de retrouver les siens est un cocktail qui peut faire plonger bien bas. Le sommeil de cette semaine a été très dérangé.

Les médecins me disent que je ne suis plus contagieuse, que parfois, de façon exceptionnelle, des bouts de virus restent longtemps et le PCR étant tellement sensible, il donne un résultat positif.

Prochain break attendu pour le 6 janvier. Les rotules usées.

La bûche de Noël aura donc une fève.

L’année commençait pourtant bien. Un réveillon en Birmanie, une première mission vraiment chouette. Je me rappelle d’un jour de février, peu avant mon départ, nous étions devant la télé avec le coordinateur de la base de Maroua qui me disait que je ne pourrai pas rentrer avec ce virus qui venait d’arriver en Haute-Savoie. Pendant 4 mois ensuite j’étais sur la mission France d’ACF dédiée justement à la crise COVID.

Toujours aucune idée de qui a pu me passer le relais viral.

Je signe donc une troisième année où je ne suis pas en France pour les fêtes. Désolée maman.

On active les plans de secours : savoir qui est là pour le 24, savoir où aller le 25, recontacter la couturière pour récupérer les dernières robes en cours pour éventuellement avoir une jolie tenue de Noël, envisager d’aller à une messe de minuit. Ne pas laisser le chagrin prendre sa place.

Etre active (un conseil de ma sœur).

Le médecin me disait « le COVID change les gens, vous allez être plus que témoin de la maladie, vous allez la vivre ». J’écoutais sa prophétie sans grand intérêt. Je préfère le déni dans ces cas-là car je voyais l’impact potentiel sur mes congés. Le déni c’est une couverture de survie presque duveteuse qui protège des mauvaises nouvelles, qui met à distance les émotions négatives. Une bulle de protection. J’aime être dans ma bulle.

Mais quand ça fait « pop »…

Rester active.

Même si je suis restée quelques jours entiers sur mon lit à attendre.

Les collègues ramènent des macarons de Douala, la bande camerounaise soutient, mon vendeur de juju hats m’envoyer des messages vocaux « du courage madame », je fais du jus de bissap…

Je referai un contrôle jeudi…

On verra si le Père Noël glisse un résultat négatif sous le palmier.

Coronavocat beurre, coronananas miel

Y’en a une qui disait « ah nan mais je suis bien mieux au Cameroun quand je vois comment la situation dégénère en France ! »

Cela ne m’a pas empêché d’être testée positive 4 jours avant mon départ en congés. Cela signifie donc que 1) je dois décaler d’avion pour une date inconnue étant donné que je ne sais pas combien de temps je vais rester positive et que 2) je dois vivre dans ma chambre pour une semaine, assise sur mon lit (car je n’ai pas de bureau) face à ma valise qui était déjà prête… 3) je n’ose même pas regarder s’il reste des places (ni le prix) sur les vols juste avant Noël…

C’est dans ces moments-là où je me demande d’où sort ce mauvais karma ? c’est quoi le sens de cette situation ? quelle est la morale de l’histoire ?

Ma foi je dois avouer que le médecin du centre médical était plus qu’adorable. Il a pris le temps de tout m’expliquer alors que je chouinais à moitié devant lui, sa prise de sang ne m’a même pas fait mal. Quand il m’a demandé ma profession et que j’ai répondu psychologue forcément on s’est marré. Il me dit « oh bah ça va aller ! » je lui ai donc demandé s’il connaissait l’expression « les cordonniers sont les plus mal chaussés ». Je suis sous antibiotiques pour 10 jours, je dois refaire un test lundi prochain et espère vivement qu’il sera négatif car ma nièce m’a clairement dit que je devais être là à Noël.

J’ai beau avoir l’habitude de sortir de ma zone de confort, parfois c’est difficile de rester aussi flexible… je me répète les mots de ma mère « au moins ce n’est pas une forme grave », mais sur le coup j’ai quand même versé ma petite larme derrière mon masque pour annoncer à mon responsable que j’étais positive. Il était lui-même extrêmement navré pour moi…

Puis vient le poids de la culpabilité de réaliser le nombre de personnes avec qui j’ai été en contact. Pas plus tard que samedi soir, nous partagions une raclette avec des amis. Puis nous sortions guincher. Puis nous recommencions une raclette le dimanche midi pour finir les restes… Puis j’ai vu énormément de monde à Maroua… « vous pouvez être contagieux de 3 à 21 jours avant le début des symptômes ». Alors je n’avais pas de toux mais ça veut dire que ça fait potentiellement pas mal de temps que ce petit virus se balade dans mon sang.

Je transpire tout de même beaucoup.

Ou alors c’est le criquet que j’ai mangé l’autre jour…

Le nouveau pangolin pour 2021… ?

Je croyais que j’avais mal aux côtes parce que j’avais possiblement trop forcé au yoga (j’essaie désespérément de travailler la souplesse de ma colonne vertébrale). J’ai aussi cru que j’avais dû dormir dans une position loufoque ce qui expliquait mes douleurs aux articulations. En fait les courbatures et le poids sur la poitrine, ce n’est pas le chien tête en bas, c’est le virus tête en l’air.

J’avais le nez qui coulait abondamment à Maroua et mettais ça sur le dos de la poussière, cette fameuse poussière. J’avais mal à la gorge et mettais ça sur le dos de la clim. En fait ça aussi c’était le virus.

Jeudi dernier j’avais fait un test palu parce que je sentais une fièvre qui ne passait pas.

Le corona se cachait là.

Et je n’ai pas prêté attention à tous ces signes car personne dans mon entourage amical ou professionnel n’a montré de symptômes.

J’annule donc les RDV chez le psy et la podologue de la semaine prochaine. Je me désole de ne pas manger une soupe pho comme convenu vendredi soir. Je suis triste de ne pouvoir ouvrir tous les livres que j’ai commandé…

C’était aussi le corona la sensation de brulures aux pieds il y a deux semaines ?

Bon j’ai quand même la fatigue.

De la fenêtre de ma chambre, j’entends mes collègues prendre leur déjeuner sur la terrasse du bureau.

Mes pieds brulent encore aujourd’hui.

Je me disais bien que la bière de vendredi avait un drôle de goût…

Avocat beurre, ananas miel

Me revoilà à Maroua, ville aimée, qui a déjà bien changé d’allure. Il n’a pas plu depuis 2 mois (soit depuis ma dernière visite) et la végétation est devenue craquante, les champs de sorgo ont été moissonnés, les épis de mil sortent de terre. Bientôt ce sera les plants de tomates qui vont investir le terrain. La poussière ne recouvre pas encore l’horizon. Les odeurs sont les même. Par contre l’eau ne coule plus dans le robinet donc je ne peux pas dire si elle goûte toujours le fer…

Nous devions partir lundi matin mais le vol a été annulé le dimanche soir. Je m’étais pourtant préparée psychologiquement au réveil de 4h. Dans la journée du lundi, nous recevons nos nouveaux billets UNHAS pour le mardi. Mon planning ne sera pas trop bousculé.

C’est toujours un plaisir de retrouver les équipes. De toucher le terrain. De donner du sens. De réfléchir à comment aller plus loin avec eux.

Sur le plan plus personnel, revenir à Maroua était aussi pour m’aider à la transition « pré-break ». Curieusement, lundi soir, j’ai senti le stress envahir mes membres. Les bras nerveux, j’ai fait ma session de yoga avec une amie. Je me souviens des breaks de Centrafrique, du décalage, de la fatigue qui s’abat d’un coup. Et puis il faut aussi dire que cela fait 2 noëls que je ne suis pas en famille (désolée maman). Forcément, Noël a une teinte particulière du fait de ne plus avoir la possibilité de préparer la buche avec mon père, de ne plus se décortiquer les neurones pour lui trouver un cadeau, de ne plus entendre son rire à table tout simplement.

Maintenant je dois assumer seule cette responsabilité du dessert (la barre est haute) et me contenter de mes souvenirs.

La vie continue et les traditions se transmettent pour perdurer.

Donc Maroua apaise.

Je retrouve ma collègue-colloc aussi. Je retrouve ma cuisinière fétiche. Je retrouve mes anciens colocataires tchadiens (avec qui j’ai mangé des « crevettes du Sahel » c’est-à-dire des… criquets… et je peux dire qu’effectivement ça a le goût de crevettes séchées)

En travaillant avec les équipes d’un des projets, nous parlions du protocole de prise en charge du trauma. L’une des séances est consacrées à la vie « avant ». Ils regrettent les voyages qui étaient possibles au Nigeria par exemple, leur jeunesse insouciante, les activités sportives, les biens qu’ils disposaient (moto, commerce, bétail, femme !), les mariages traditionnels mais aussi les « Guidalay » (signifiant « chez la jeune fille ») ces balades nocturnes d’un village à l’autre pour trouver l’amour…

Je suis repassée au service pédiatrique du centre hospitalier de Tokombéré. Le projet se termine à la fin du mois et pourtant je me demande réellement comment l’autonomisation va perdurer. Sur le volet médical, cela fait quelques années qu’ils sont accompagnés mais sur le volet « soutien psychosocial » c’est une autre affaire… De plus, les prévisions pour la réponse humanitaire de 2021 ne sont pas réjouissantes : l’impact des crises sera plus fort mais sans pour autant que la réponse financière soit à la hauteur des besoins. Nous verrons donc bien ce que nous pourrons faire. En attendant, nous continuons de soumettre des propositions de projets.

C’est donc pour le moment la dernière fois que je déambule dans le service, entre ces petits êtres humains fascinés de voir une femme blanche (je n’ai fait pleurer personne !).

La prochaine visite sera donc pour l’année prochaine. En attendant, je ramène des fleurs d’hibiscus pour faire du bissap à la maison (ou du jus d’oseille, du folléré, comme ils disent ici) et un bon gros rhume.