Les gens partent et les gens arrivent

C’est bien l’une des choses que j’apprécie le moins dans l’expatriation : s’attacher et se séparer. C’est pourtant un cycle classique et là, mon acolyte de piscine est partie samedi midi. Notre dernière baignade fut parfaite (imaginez deux midinettes se précipiter pour plonger en bombe dans l’eau), son dernier apéro au carré gourmand fut nickel et le dernier balafon presque bien.

C’est le cycle.

Si bien que samedi matin je remettais un peu en question mon envie de prolonger ici. Bangui demande beaucoup d’énergie. Et les instants où la pression retombe, je me sens petite fille qui veut juste décorer un sapin de Noël. La voyant quitter le bureau vendredi forcément j’imaginais quand le moment serait venu pour moi de quitter aussi la base. Une pensée qui retourne le cœur. La séparation est un phénomène qui ne cicatrise plus correctement chez moi, au fond de mes viscères.

Pas mal de journalistes sont dernièrement passés dans les centres de santé dans lesquels nous intervenons. J’échangeais avec la chef de la communication d’UNICEF qui m’expliquait qu’un article devait paraître tel jour dans tel journal et qu’elle espérait juste qu’il ne se passe rien d’autre dans le monde qui puisse faire de l’ombre à ce travail. Elle a entre autre évoqué les gilets jaunes. Et quand bien même cette actualité jaune est à dix mille lieux de la RCA, je réalise qu’elle arrive même à casser les pieds ici. Car oui, ici, cette fameuse crise oubliée ne semble vraiment pas avoir d’issue proche, les bailleurs délaissent les projets. D’où cette tentative d’attirer un peu l’attention… Faut-il que l’histoire se répète pour que quelque chose soit considérée ? En échangeant avec pas mal de personne de secteurs différents, nous partageons un vrai sentiment de frustration. Dans la semaine, je formais mon équipe sur certains handicaps physiques liés à la malnutrition. Une collègue me demande alors « mais chez vous, ils peuvent s’en sortir ? ». Au départ je ne comprenais même pas le sens de sa question.

Oui, un enfant d’atteint d’infirmité motrice cérébrale pris en charge en France de façon adéquate peut mener une vie quasi normale.

Ici… il faut être créatif. Heureusement la vie est parfois conciliante. Vendredi matin en traînant au département de psychologie je tombe sur une étudiante en 2ème année, une « maman », « kinésiologue » de formation qui a repris ses études. Autant dire que je vais lui faire une danse du ventre pour qu’elle vienne outiller mon équipe pour gérer ces cas-là. Car évidement, nos bénéficiaires sont pour la grande majorité très vulnérables et ne peuvent pas payer la consultation à 1000 CFA (soit 1,52 euros) surtout quand on sait qu’il s’agit de prise en charge longue… Il y a une forme de frustration de voir qu’effectivement, j’ai la chance d’être née au bon endroit. Et que tous n’ont pas cette chance. Parfois ça fou carrément la nausée.

Et quand on est dans le pays au fond du panier du développement humain forcément on se confronte à une succession de murs et d’obstacles et de ras-le-bol.

Ça rend certes le quotidien stimulant.

Ça demande beaucoup d’énergie.

Est-ce que je prolonge ?

Cela ne m’empêche pas de javeliser mon armoire car depuis peu j’ai des piqures non identifiée (hypothèse : des petites araignées dans mes vêtements). Cela ne m’empêche pas de me faire des tisanes de curcuma pour aider ma circulation sanguine (ne pas pouvoir marcher provoque pas mal de symptômes en fait). Cela ne m’empêche pas de laisser ma valise s’aérer à l’extérieur.

Hier c’était le premier décembre, jour de fête nationale. Une journée contestée par les représentants de l’Eglise qui appellaient au boycott. Sur une touche plus joviale, il y a aussi eu un concours de pirogues l’après-midi en bas de chez nous (ce qui nous a poussé à être confinés à la maison). Bon il y a quand même eu 2 noyés. Et quand on me raconte ça à la piscine je dis naïvement « mais arrêtez de mourir les gens là ! sérieux quoi ! ».

Mais heureusement, il y a Hervé, l’un des gardes de la maison, qui m’a apporté des fleurs qui sentent si bon qu’en fermant les yeux, le parfum me ramène dans un monde sans soucis.

Décalage immédiat, comme toujours…

Je profite de la coupure de courant entre 12h et 14h pour prendre le temps de rassembler mes premières impressions, au son des poules dans le jardin de la guest. Elles sont si nombreuses (les premières impressions, pas les poules) que j’éprouve quelques difficultés à les décrire… Commençons peut-être de façon chronologique.

Mardi, jour du départ, la matinée se déroule au siège pour les derniers briefings pré-départ. La première inquiétude arrive plutôt rapidement, au moment de signer mon contrat. Du fait des contraintes financières, des attentes de bailleurs, de la visibilité moyenne sur les programmes, je signe donc d’abord pour 4 mois, jusqu’au 31 décembre et un avenant très probable arrivera le moment venu pour les 2 mois supplémentaires (dans ma tête je me dis « ah bah ça ne serait pas arrivé chez MdM ça ! » Quoique…). Je réalise avoir démissionné d’un CDI avec 5 ans d’ancienneté pour un CDD de 4 mois.

Bon bah… Oops…

J’ai le temps de repasser chez mes parents, embrasser ma mère et filer à l’aéroport (merci encore Guillaume… qui m’accompagne à chaque fois et recueille mes petites larmes du départ à chaque fois aussi). Curieusement j’étais très stressée, comme un saut d’angoisse m’aspergeant de la tête au pied, tout d’un coup, en continu. Le chemin de l’aéroport était un peu trop rapide à mon goût. Le terminal sud d’Orly était vide. Direction Casablanca, changement d’avion, direction Bangui, arrêt à Douala. Je découvre la géographie africaine. A la sortie de l’aéroport, je me suis revue en Birmanie : l’humidité, les sourires, les expats au guichet des visa, le bazar ambiant… Ma valise arrive parmi les dernières. Je suis soulagée et file rejoindre le chauffeur ACF. Mon stress, à ce moment-là, n’était pas encore redescendu complètement. Sur le trajet, je change de décor. Camions UN, militaires, camionnettes d’ONG, vendeurs à la sauvette, moto-taxis, petites cahutes de bidules et de trucs… Le paysage est verdoyant, contrastant très harmonieusement avec la piste rouge.

L’accueil du staff était très chaleureux, mon équipe a applaudi mon entrée, oui oui ! C’est une grosse mission, il y a beaucoup de prénoms à retenir (sans compter que le lendemain, certaines collègues avaient changé de coiffures / perruques…). Je tente de prendre rapidement possession de mon périmètre d’activité, je crains de ne pas être à la hauteur. Je me revois, encore une fois, en Birmanie, impressionnée face à un poste que je ne maîtrise pas (encore). Par contre, contrairement à mes précédentes missions, ce poste ne correspond pas à un besoin spécifique, il y a eu moult personnes avant moi, probablement moult à venir. L’une des conséquences est que l’historique du poste est énorme, sur plusieurs années… et qu’il est difficile de ne pas se sentir noyée ! Alors oui j’ai voulu rediriger ma carrière, là, je suis servie !

Il ne m’a pas fallu longtemps pour nouer des liens avec certains collègues centrafricains et déjà, après quelques jours, je relativise certains tracas. Ils apportent avec leur bonté une perspective sur la vie. En 3 jours, ils me touchent énormément déjà. L’une d’elle me disait gentiment aussi qu’il fallait que je prenne le temps de m’adapter, que ça ne devait pas toujours être simple de laisser ses proches loin, de gérer leurs inquiétudes et de débuter un nouveau poste avec une nouvelle ONG. Les collègues expatriés sont aussi chouettes, aux personnalités très contrastantes les unes des autres.

La première réunion d’équipe Santé Mentale / Pratiques des Soins qui s’est tenue vendredi après-midi (et dont je suis la responsable, seule expatriée) a été l’occasion pour eux de me poser toutes les questions qu’ils souhaitaient. Les premières étaient :

  • Etes-vous mariée ?
  • Avez-vous des enfants ?
  • Mais qu’attendez-vous pour vous marier ?
  • Vous allez faire des enfants bientôt ?

J’expliquerai une prochaine fois l’étendu du travail… quand j’en aurai défini le périmètre.

Donc oui, je suis encore à la recherche de repères, j’ai pu remplir un bout de frigo samedi matin, je me demande comment vais-je tenir 6 mois, je ne dors pas spécifiquement bien (ai-je précisé que les journées de travail commencent à 7h30 ?), je prends le pli des coupures de courant, du vrombissement des générateurs (ai-je dit que je pensais beaucoup à la Birmanie ?). Mais à côté de ça, je sens déjà l’étendue des compétences que je vais développer, les liens intéressants qui vont se former et les galères à venir…

Mais pour l’heure, j’ai besoin d’une bonne sieste !

Ah ! et le premier mot en sango que j’ai appris c’est « kambiri », ca veut dire jaune…

Ça faisait longtemps…

C’est l’histoire d’une jeune fille, moi, un brin naïve partant en Birmanie qui a, malgré les appréhensions, découvert le monde de l’expatriation. A mon retour, la mission m’avait donné l’envie de retourner vers ma formation initiale de psychologue. Quelques mois plus tard, je retrouve les bancs de la fac, les cours tapés à l’ordi, les partiels, les travaux de recherches pendant mes congés, je valide ce DU, puis mon enthousiasme m’amène en Jordanie. C’était l’année dernière.

Un pays formidable, un poste RH plutôt riche, une équipe de canadiennes génialissimes. Et puis un retour à Paris, douloureux. Très douloureux. Beaucoup de doutes, d’angoisses, le sentiment d’être perdue, isolée. Avec quelques personnes, comme des phares, dans le creux des vagues d’émotions. Je m’accroche à mon petit radeau. J’attends que les tempêtes passent. Il y en a toujours une nouvelle. Elle passe. Des gens s’éloignent, d’autres restent. Le tri qu’impose la vie, les événements. Malgré tout cela, j’essaie d’avancer professionnellement car il n’y avait à ce moment-là quasiment plus que mon travail qui nourrissait mon quotidien, avec toutes les conséquences. J’ai renoué avec la clinique en m’engagement bénévolement comme psychologue auprès de l’ADSF, belle et petite association. Puis une nouvelle année arrive et je souhaite repartir. Fuite ou non. Ce détail n’importe que peu.

Face à ce sentiment de pesanteur écrasante, je n’imaginais qu’une révolution. Là où d’autres me demandaient si une évolution ne pouvait pas suffire, je tenais à mon idée de révolution, d’un changement brusque, d’un renversement. Et c’est là où cet état d’esprit m’a conduit à démissionner de MdM pour rejoindre ACF sur un poste terrain en santé mentale. Et pas n’importe quel terrain, la République Centrafricaine. Mon premier contexte d’urgences.

Ce choix a su provoquer un certain nombre de réactions très vives, je ne citerai personne. La méconnaissance du contexte, la médiatisation des conflits poussent certains à piquer. J’ai eu des “faut être totalement stupide pour vouloir aller là-bas” / “pas besoin d’aller si loin pour aider des gens si c’est ça ce que tu recherches ” / “comment peux-tu faire ça à ta mère?”. Sur le coup, ça fait quand même un peu mal. Puis j’ai décidé de les mettre en arrière-plan. Ces réflexions, extrêmement culpabilisantes, n’aident en rien. Elles effacent totalement qui je suis, elles ignorent ma volonté, elles se soustraient à ma réalité, réalité professionnelle, amicale, familiale, sentimentale.

Mais heureusement il y a ces autres personnes, la majorité, qui me soutiennent, m’encouragent, soulignent la richesse de cette expérience à venir et sont simplement heureuses de voir ce projet aboutir.

Reprendre ce blog a un goût amer. C’était un lien père-fille dès le début. Mon père a été le premier à s’abonner à Gisèle en Longyi. Il y a un peu plus d’un an, lorsque j’exprimais mon manque d’entrain à tenir ce blog depuis Amman, sa réaction était claire « Mais quoi Gisèle ne veut plus écrire ? Je rêve ! ».  Chaque article était l’occasion d’une réflexion sur la forme et le style, sur le fond et les idées qu’il aurait aimé que je creuse davantage. Alors j’honore son souhait, je témoigne, je partage, je confesse un peu aussi.

Pour l’heure, les tribulations de la sous-location prennent le dessus. Les « Qu’est-ce que je mets dans ma valise ? » « Quels vaccins me manque-t-il ? » « Combien d’aller-retour en banlieue me faudrait-il pour vider ma penderie ? » circulent dans ma tête. Il faut remplir ma trousse à pharmacie, il faut choisir les bonnes paires de chaussures, les bonnes lectures. Je remonte la rue pour aller au métro en regardant mes pieds et en imaginant le sol que je foulerai dans quelques semaines à peine, la piste ocre et boueuse à cause de la saison des pluies. J’écoute les bruits de Paris en me demandant lesquels animeront le quotidien de Bangui. Je repense aux sons que les geckos faisaient en Birmanie. Je repense à la mélodie du camion à gaz d’Amman. La plupart des commerces sont fermés jusqu’à mon départ, je quitte mon appart’ avant les dates de péremption des derniers produits qui traînent dans mon frigo. J’entame les apéros pré-départ au gré des vacances de mes amis. Je salue chaleureusement mes collègues. Je reçois mes dates de briefing. Je reçois mon premier vaccin. J’ai un peu l’estomac noué. Je reçois mon billet d’avion. J’ai un peu la gorge nouée.

L’aube d’un départ ramène les autres expatriations comme la marée. La Birmanie, essentiellement. Ma responsable à cette époque plaisantait sur mon futur départ Birman :”on ne va tout de même pas envoyer Clara en RCA, un couteau entre les dents!”. Un présage ? Je n’avais jamais foulé l’Asie avant cette expatriation en 2014. Je n’avais jamais foulé l’Afrique avant cette expatriation en 2018. Et une semaine avant la Jordanie, j’écrivais :

 Pourquoi me remettre là-dedans? Pourquoi soulever le tapis qui cache la poussière ? Mais en même temps 6 mois, ça ne représente qu’un tas de poussière plutôt modeste. Est-ce que les autres expat’ sentent un poids les saisir par les épaules à l’approche du départ ? Est-ce que l’inconnu possède pour tous un charme obscur et inquiétant?

Alors je repense à Guillaume me citant Richard Bach : « Tu cherches les problèmes parce que tu as besoin de leur solution ».

Et puis, je relis la définition de “révolution”: retour périodique d’un astre à un point de son orbite / Rotation complète d’un corps mobile autour de son axe.