Jordaniversaire #4

A chaque anniversaire je me surprends à penser qu’un mois vient déjà de passer. Comme une envie de réussir a étirer le temps commence à me saisir. J’ai fait deux rêves qui m’ont interpelée ces dernières semaines.

Le premier était une projection de mon premier jour de retour sur mon poste parisien. Poste que j’avais eu pas mal de difficultés à lâcher même une fois arrivée ici mais poste qui me semble présentement bien loin (même si parfois je réfléchis  à la transposition de mes idées jordaniennes sur mon poste français). Bref, et la sensation du retour n’était pas tout à fait des plus plaisantes. J’étais à coté de la plaque. Sans entrain. J’essayais de comprendre ce qui s’était passé durant mon absence mais la réalité ne s’imprimait pas sur mon esprit. Je n’étais pas connectée. Je n’arrivais pas à connecter.

Lors du deuxième rêve, j’étais sur le terrain, je savais que j’étais dans un pays musulman et qu’on y parlait arabe mais je n’étais pas capable de dire dans quel pays j’habitais et travaillais. Je ne savais plus où j’appartenais. Mais ça ne me semblait pas très grave dans ce rêve. Plusieurs personnes me le demandaient mais je n’avais jamais de réponse à donner. En me réveillant j’ai mis quelques minutes avant de me dire « bah oui ! Je suis en Jordanie voyons ! ».

Ce mois-ci, j’ai du changer de logement (j’ai décidément beaucoup d’articles de retard). Ma vie va par paire, 2 logements à Paris, 2 logements à Yangon, 2 logements à Amman. Changement qui a fait de sacrés remous sur mon moral, j’en avais perdu le sommeil juste avant de devoir déménager. J’en avais aussi perdu mon sourire, mon optimisme était devenu aussi sec que la faune du Wadi Rum, mon humeur aussi irritante que le sel de la Mer Morte. Car il n’y avait pas juste le déménagement, il s’agissait d’une période confuse au travail, à cela s’ajoutait l’arrivée de ma mère et la préparation de son séjour, avec des propriétaires plus que malhonnêtes, une belle perte de temps à visiter des logements, une toute aussi belle perte de temps à les soumettre à l’ONG elle-même tres lente à réagir… Mais j’ai fini par réussir à basculer les événements pour les mettre au rang du fond, j’ai un toit et un balcon, il est propre, ca suffit. Pour les 3 mois restant, préoccupons-nous de choses plus essentielles.

Ce mois-ci j’ai continué mes aventures Jordaniennes et commence à connaitre une grande partie du territoire ! Il me reste encore certaines choses sur ma to-do touristique mais de moins en moins… Le cours de cuisine m’a donnée de nouvelles idées d’ingrédients à intégrer à ma vie parisienne. Mais, en parlant de bouffe, le ramadan approchant, le rythme va encore changer (l’occasion j’espère de rattraper mon retard sur les articles) et surtout de donner une dimension culturelle supplémentaire à cette expatriation…  (Note à moi-même : commencer à faire des réserves d’alcool).

En l’espace d’un mois j’ai aussi appris 3 grossesses parmi mon entourage proche en France. TROIS GROSSESSES. TROIS !!! En plus de celles dont j’avais déjà connaissance où de celles qui ont déjà accouché… A l’aube de mes 30 ans, dans un mois et un jour, je me sens effectivement à cote de la plaque avec des préoccupations toutes autres. Mais bon, félicitations les amis ! (et dire que nous ne sommes qu’en Mai… je sens que les cigognes n’ont pas fini de tourner au dessus de ma tête).

Le partenaire veut me proposer un poste à la fin du contrat avec mon ONG. L’idée est flatteuse, presque séduisante, le salaire minimaliste et mon arabe loin de s’améliorer ! J’en parlais encore il y a quelques jours : la vie à Amman est facile. Entendre par là qu’il y a tout ce dont on a besoin et même parfois des surprises. Oui, le coût de la vie est cher, c’est l’un des plus chers de la région Middle East. Oui, il faut ramer sans cesse au bureau. Mais la vie est facile. La région culturellement si intéressante. Fascinante. Enrichissante. On me raconte souvent ces histoires d’expatriés venus 2 mois restant 2 ans. En même temps, je me souviens très bien avoir eu ce questionnement à mi-parcours en Birmanie : « et si je restais ? ». Mais je pense que derrière se cache aussi l’appréhension du retour. Eh oui, plus proche de la fin que du début !

En attendant, je profite des odeurs de chèvrefeuilles, de roses, de jasmin dans les rues et de pots d’échappement.

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Jordaniversaire #3

Et de 3 !

Quasiment la moitié. Le temps passe vite, on le sait. Le temps sur le terrain est encore plus une faille temporelle dans laquelle les journées s’engouffrent. Une journée semble une heure. Mais parfois (rarement heureusement) une heure semble une journée.

Ce mois-ci, j’ai pu retrouver l’équilibre. Ma période de mécontentement s’est stabilisée même si je n’ai pas retrouvé le goût de l’houmous. En fait, je me demande si ce n’est comme l’alcool des premières cuites qui sera à jamais condamné à provoquer une forme de dégoût. J’ai arrêté d’hurler contre les chauffeurs de taxi insolents. J’ai réappris à prendre la vie du coté positif, gère mieux mes agacements. La météo printanière est sans doute une alliée dans cet apaisement. On peut d’ailleurs dire que j’ai définitivement rangé mon manteau d’hiver et mes gros pulls. Je rigole de l’incongru. Ma patience est devenue aussi croustillante que la croûte d’un falafel. Même si mes galères d’appartement ont occupé une bonne partie de cette dernière semaine… je vous en parlerai plus tard.

L’opportunité m’a enfin été donnée de découvrir un peu du pays. Un peu de sud avec le Wadi Rum, un peu de centre avec la mer Morte, et du Nord avec Umqais, Jerash et Aljun. Une dose d’aventure avec des promenades champêtres dans la foret scandinave ou des treks dans les sources chaudes que j’aborderai prochainement. Encore tant de choses à voir donc certaines sont planifiées, ma mère arrive dans quelques jours. Et puis la découverte de Zaatari… Une autre réalité du pays, non négligeable dans mon secteur d’activité.

3 mois c’est aussi le temps nécessaire pour nouer des liens avec les Jordaniens. Que ce soit au bureau ou ailleurs, les rapports évoluent. Je fais un peu plus partie du décor. Je me sens aussi plus à ma place. Les conditions de travail se sont nettement améliorées, la dynamique est bonne même si imparfaite et instable. J’essaie donc de rattraper le retard pris durant les premières semaines. Retard certes subjectif mais l’approche du Ramadan sonne comme un mois d’août : tout sera lent. Mes collègues m’annoncent aussi tous les 4 matins qu’ils vont démissionner, je leur dis, tous les 4 matins, d’attendre au moins la fin de mon contrat ! C’est devenu la blague, qui de nous 3 partira en premier… tout ça sans que la DRH le sache. Car oui, je peux comprendre que travailler dans l’anarchie de cette ONG jordanienne et tenter de construire un cadre RH contre les résistances des autres employés peuvent se révéler épuisants.

Après quelques semaines de procrastination, je me suis enfin inscrite à l’Ambassade Française et surtout j’ai fait ma procuration de vote. Maintenant il faut se décider. Mon visa jordanien sur mon passeport canadien lui, repart pour 2 mois supplémentaires.

Sentant la distance grandir avec la France, j’ai aussi changé la perspective sur mes relations amicales. Dans l’égocentrisme de l’expatriation, on peut penser que comme on est celui qui part, on devrait être celui qu’on contacte. Alors certes les liens avec certaines personnes sont quasi identiques malgré la distance. Ce n’est que lorsqu’on partage des photos qu’on réalise l’éloignement physique en remarquant les cheveux de chacun pousser. 3 mois, 3 centimètres en plus. Sauf pour toi Nech. Avec d’autres, il faut un peu entretenir la flamme dans le partage des banalités comme on peut le faire à 1 mètre de distance…

Je fêtais mon birmaniversaire #3 à Paris. Il est vrai que parfois aussi j’ai envie de rentrer quelques jours en France mais je me souviens de la difficulté et de la confusion qu’avait suscite ce bref séjour, avant, pendant, après. Briser la routine qu’on construit tant bien que mal à l’étranger n’est pas une sage idée. Juste le temps de remarquer le décalage des mois passés loin de tous, de s’ajuster puis de retourner sur le terrain en rebrisant certains liens. Les politiques de breaks sont sages mais je comprends aussi mieux pourquoi certains expatriés préfèrent visiter des pays voisins que de rentrer chez eux. On ne part pas sans raison, bonnes ou mauvaises. Rentrer de façon prématurée c’est un peu comme remuer le couteau dans la plaie, sans savoir pourquoi.

C’était aussi il y a 1 an, le 17 avril, que ma chère Clarisse nous quittait. Cette fois-ci, elle ne m’apportera pas de magasines femme actuelle comme en Birmanie, on ne se racontera pas des histoires pour se faire peur sur le toit de la maison, ses éclats de rire que j’entends encore ne résonneront pas dans mes murs. Mais elle est dans mes pensées et lorsque je rêve d’elle, je prétends que c’est la réalité, qu’elle est toujours parmi nous. Alors pendant votre jour férié, pensez à elle et à vos amis partis trop rapidement.

(silence)

Ikéa fête ses trois ans en Jordanie aussi ce mois-ci.

Jordaniversaire #2

C’est curieux, voilà 2 mois que j’ai quitté Paris. Ma vie parisienne commence à me sembler loin, certaines choses me manquent (comme d’aller nager, ou en tout cas d’essayer d’y aller avec ma fidèle acolyte) d’autres non (comme les trajets en métro).

Les liens que j’ai pu établir ici  avec d’autres expatries se révèlent assez forts, sont-ils à la mesure de la frustration qu’on ressent fréquemment au travail, est-ce en lien avec les caprices météorologiques, ou y’a-t-il dans le humus un élément favorisant la synthèse d’ocytocine, hormone de l’attachement ?

Bien loin de mon Birmaniversaire 2, cette fois, je ne doute pas de mes compétences professionnelles. J’ai une vision très claire de ce que je peux apporter et de comment le transmettre. Je touche à tous les aspects RH et ça me plait assez. Par contre je dois composer avec les aléas du quotidien au bureau, des collègues qui pleurent régulièrement chez le partenaire (personne ne s’est battu depuis la dernière fois), des histoires de hiérarchies au bureau de coordination, des sanctions disciplinaires, des nouvelles recrues… et cela devient parfois très déstabilisant. Quelle place ai-je réellement ici ? Mes initiatives vont-elles perdurer ? Vais-je pouvoir tirer profit au maximum de cette expérience et en revenir avec un maximum de nouvelles compétences ? Cependant, je constate quand même avoir réussi à mieux travailler ce mois-ci, comme je me le souhaitais lors du Jordaniversaire 1. Pourvu que cela se maintienne… Je me souhaite pour le prochain mois de m’attaquer a de nouvelles problématiques, peut-être même de travailler avec de nouveaux partenaires… nous verrons bien. Inch’Allah.

En dehors de la vie de bureau, j’ai pu profiter de deux belles excursions en dehors d’Amman et attends les prochaines avec impatience. J’ai pu partager mes joies et mes agacements avec mon Habibi, il a pu mettre un visage sur tous ces noms qu’il entend. Il a pu profiter des journées estivales et du froid nocturne, des averses et de la météo « poussière » comme la qualifie l’application météo sur iPhone. Nous avons crapahuté dans la ville et dans le désert. Il a découvert la médiocrité du vin jordanien mais aussi les délices culinaires de la région. Il a pu flotter sur la mer morte et baigner dans un environnement sonore différent : une langue originale, le chant du camion de gaz, les cris des vendeurs de rues. Il vous en parlerait mieux que moi. Tiens d’ailleurs, ne serait-pas une bonne idée que de le faire écrire un article pour ce blog ?

Ce deuxième mois a été marqué par le désenchantement de l’expatrié. La fameuse lune de miel, absente de ma première expatriation en Birmanie, a bien été présente en Jordanie. Et la chute fut assez brutale. J’éprouve encore des difficultés à chasser ma bougonnerie, mon agacement, ma frustration. Je n’ai pas trouvé la stratégie efficace. Mon seuil de patience est proche du niveau de la mer morte justement (400 mètres sous le niveau de la mer). La moindre contrariété me fait jurer. Il m’est même arrive de hurler contre un chauffeur de taxi un tiers français, un tiers anglais, un tiers arabe. Du grand n’importe quoi… Ce pays joue avec mes nerfs d’une façon incroyable. Et après avoir passé une soirée avec un ami rencontre en Birmanie (il passait des vacances en Jordanie mais vit toujours à Yangon) je confesse avoir ressenti la nostalgie de l’Asie du Sud-est…

Cependant, ce mois-ci a aussi vu la fécondation d’un nouveau projet de livre sur… l’expatriation. Freud serait ravi de me voir sublimer ma petite pulsion agressive en énergie vitale et intellectuelle. J’en suis à l’étape des mots clés rependus sur mes cahiers personnels, sur mes cours d’arabe, sur mes to-do list professionnelles. Je n’ai pas encore franchi l’étape de la rédaction pure et dure, ni encore mois celle de la recherche d’un éditeur. Ma suite office ne fonctionnant plus sur mon ordi personnel, j’y trouve une excuse pour ne pas encore sauter le pas… Mais l’idée est là. Elle poursuit son développement embryonnaire pendant que parallèlement je poursuis mon développement jordanien.

Le départ du Habibi ce soir-même va sans doute être un peu déstabilisant car au moment où  je trouvais un équilibre dans ma routine, je la modifiais pour sa venue. L’écriture sera sans doute mon nouvel amant pour les prochaines semaines.

Bon, faut vraiment que je trouve une suite Microsoft Office qui fonctionne…