Première semaine à l’extrême nord

Je retrouve le rythme des semaines qui passent en un battement de cil. Entre la découverte de la mission, des équipes, des programmes, les journées ont été bien remplie si bien que je finis la semaine sur les rotules.

En passant du temps avec les travailleurs psychosociaux du programme, j’ai pu saisir quelques problématiques. Je garde quelques réflexes banguissois et suis étonnée d’apprendre qu’il n’y a pas beaucoup de traumatismes psychiques répétés ici. Il y a par contre beaucoup de pauvreté, il y a beaucoup de deuils compliqués, les croyances, comme en Centrafrique, sont omniprésentes et compliquent la prise en charge de la malnutrition aigüe sévère. Il faut se rapprocher encore plus de la frontière avec le Nigeria pour constater les effets traumatiques des attaques de Boko Haram, crise relativement récente qui n’a pas encore laissé d’emprunte au sein de la population entière ni au fil des générations.

Disons que cela met le contexte centrafricain en perspective et permet de prendre conscience à quel point la RCA va mal. Non pas que je généralisais mais je constate avoir fait quelques raccourcis en arrivant au Cameroun. En RCA, on pourrait quasiment dire que tout le monde a vécu un traumatisme, de génération en génération. Et les événements continuent…

Un soir en dinant avec d’autres expatriés, dont certains avaient aussi été en RCA, ma voisine de droite (qui elle n’y avait jamais travaillé) me demandait comment était-ce possible de garder espoir. A ma petite échelle et de ma petite expérience, je lui disais que pour moi, j’avais eu ces cas désespérés, ces situations où j’étais totalement au bout du rouleau mais il suffisait d’une rencontre pour me redonner foi en l’humanité. Je pensais à certains collègues, à certaines personnes. Je suis certes à un niveau très micro mais pour moi, c’était pour ça que j’ai tenu 12 mois. C’était ces rencontres qui me redonnaient le courage d’avancer même si je réalise à posteriori que cette expérience m’a aussi éloignée de mes repères initiaux.

C’est aussi ici que je réalise tout de même avoir tant appris en 12 mois à Bangui. J’aime remarquer la continuité de ces expériences et il y avait ces moments dans la semaine où j’étais profondément satisfaite, presque excitée par ce que je faisais.

En route vers Tokombéré (1h de route de Maroua vers la frontière avec le Nigeria) j’observais les changements géologiques et pendant quelques secondes je me sentais chanceuse, privilégiée. J’étais face à ces montagnes composées de roches énormes entassées.

Et puis il y a le revers qui s’infiltre par moment et appelle à la solitude et à la mélancolie, surtout lorsque le réseau internet ne fonctionne plus, surtout lorsque je passe une mauvaise nuit. Alors d’un coup, les pagnes ne sont plus aussi beaux, les chiens errants deviennent hostiles, les maux de têtes deviennent persistants.

4 semaines ce n’est rien. Alors je tiens.

Dimanche matin, avec 2 collègues, nous sommes allés nous balader jusqu’à grimper en haut d’une des collines qui entourent Maroua. Le panorama était plongé non pas dans la brume mais dans la poussière. L’un des collègues, un tchadien, ingénieur en agronomie, m’expliquait les plantes qu’on croisait : celle-ci est utilisée pour ça, celle-là pour çi. Nous crapahutions dans les cailloux, accompagnés par des cabris funambules. Le soleil était doux, le fond de l’air agréable. Un drôle de sentiment de liberté dans un contexte « orange » c’est-à-dire à la sécurité volatile. Mais à Maroua, les risques sont dorénavant très faibles et le trio rentra à pied, en allant saluer l’autruche et les singes, en allant saluer les paons d’un vieil hôtel abandonné. Ça aussi c’est étonnant car nous pouvons deviner les vestiges d’un tourisme présent qui allait visiter les parcs nationaux maintenant occupés par des groupes armés.

Drôle de monde.

Alors je continue d’être une éponge et d’apprendre, de partager, de créer du lien entre toutes ces histoires, toutes ces rencontres.

Et à vous le raconter.

Déjà une semaine

J’ai transité 5 fois dans cet aéroport de Yaoundé lorsque j’étais à Bangui et me voilà, une nouvelle fois, assise sur ces mêmes bancs en attendant mon vol UNHAS pour aller à Maroua. Cette fois-ci, je suis de l’autre côté du cordon vert délimitant les passagers. J’ai un visa.

Le voyage depuis Paris a été assez long, réveil très matinal, 3 décollages / atterrissages plus tard j’arrive à ma capitale d’adoption pour les prochaines semaines. Dans les airs, je me suis souvenue du plaisir à regarder par le hublot : les alpes de haut en bas, la Méditerranée puis le Sahara. On ne réalise pas son étendu face à un planisphère. L’avion met plusieurs heures à le survoler : dunes, oasis, une route au milieu de nul part, un relief qui ressemble à des canyons par moment. Puis le paysage change, les nuages se chargent de poussières synonyme de saison sèche. Nous nous rapprochons de l’équateur. J’ai quitté la grisaille et la pluie.

L’équipe de coordination à Yaoundé est plutôt petite… il faut dire que la mission RCA compte parmi le plus grand nombre de staff (expatriés comme nationaux). Nous échangeons comme si nous nous étions toujours connu. C’est agréable, c’est facile. Je suis attendue et cela me booste. Mon avis compte, on m’écoute. J’avais un peu oublié cette sensation. Je retrouve l’Isenbeck (bière camerounaise que je préférais aux bières centrafricaines), je retrouve les filets de capitaine. J’ai l’impression de revenir sur un territoire familier bien que le contact ne soit pas aussi facile qu’en RCA. A Bangui, on se tutoie, on s’appelle tous papa et maman, on passe plusieurs minutes à formuler des banalités, s’assurer d’abord que toute la famille et même la ville aillent bien, avant d’entamer une conversation sérieuse. À Yaoundé, la distance est plus marquée (comme premières impressions). “Bonjour, bienvenu, bonne année”. Point.

Je retrouve aussi ces contrastes : grandes maisons, petites cahutes. Je retrouve ces musiques dans la rue. Il y a ces petites échoppes aux noms improbables, ces stands de meubles exposés sur la route, ces boutures de plantes dans des sacs en plastique sur le bas-côté, là, nuit et jour. Il y a cette végétation luxuriante. Yaoundé s’étale sur plusieurs collines ce qui pourrait rappeler certains points de vue d’Amman.

Je retrouve les francs CFA dans mon porte-feuille.

Malgré l’anticipation du départ et mes doutes, malgré les “mais qu’est-ce que je fou dans un avion pour le Cameroun”, malgré la petite voix de la paresse qui me dit que quand même je serai mieux dans mon canapé, il y a aussi une partie de moi qui est contente d’être là. 6 semaines induisent aussi une légère insouciance. Il y a toujours la question du “et après” mais d’ici là, j’aime regarder ce paysage matinal brumeux. Bien entendu, les “mais pourquoi je m’impose ces situations” se font un peu plus fort que les “je suis ravie d’être ici” quand je m’apprête à passer la première nuit quelque part dans le fond du Cameroun.

Ici, le rapport est encore différent qu’à Yaoundé. La population est majoritairement musulmane, si bien qu’à un moment je me suis demandée si c’était bien vu que je serre la main à tous les hommes de la mission. On me dit qu’ici, c’est les femmes qui décident si elles saluent ou non. J’évite donc le faux pas. Quoique j’ai quand même appelé un homme Abraham alors qu’il s’appelle Mohamed… Je suis saisie par une odeur florale qui règne dans la rue devant la maison et le bureau, il faut que je me lance à la recherche de son origine. J’ai souris intérieurement en entendant aussi l’appel à la prière que je n’avais pas entendu depuis Amman. Dans la rue on me regarde mais de loin. Je vais à la boulangerie et j’ai quand même pu échanger avec le propriétaire, semble-t-il, à qui je demandais la composition de tous les pains et gâteaux devant moi car ils se ressemblaient tous… J’ai ainsi pensé que je pourrais toujours tous les essayer si jamais le désarroi de l’isolement est trop grand. Car ici, avec les expats, ce n’est pas comme si nous nous étions toujours connu, je suis la seule femme, la seule “caucasienne” comme on dit de façon politiquement correcte…

Je suis à la fois en bas de la montagne et au bord du précipice. Je dois escalader la mission qui m’attends tout en me sentant sur un équilibre bien fragile. Je ne vois pas vraiment où tout cela va me mener, je me pose toujours la question de savoir si j’ai pris la bonne décision que de quitter un CDI à Paris pour une vie un peu plus nomade, je me demande toujours ce que je suis en train de fuir. Alors je bourre ma tête d’objectifs : le job, le livre, le bureau des légendes, Joan Didion, Une histoire douce… Et en même temps, à force de fuir, je vais bien retourner sur mes pas et finalement revenir à la situation initiale sauf que cette fois, j’aurais mille anecdotes à raconter… non? Et puis avec l’expérience, j’arrive à faire voyager un petit confort rassurant avec moi : 2/3 babioles, une bougie, quelques plats préparés, une boîte de céréales, des sachets de compotes, des bonbons pour les coups durs. En fait c’est ça, on sait qu’il y aura des coups durs et pourtant on y va. On emmène bonbons et atarax et on se dit qu’on fera face. Et pourtant cela ne m’empêchera pas de me sentir comme une toute petite fille par moment, avec de grands yeux inquiets, qui aimerait une main sur l’épaule avec un “tu es sur la bonne voie”.

Lors de ma première nuit j’ai rêvé que je retrouvais dans ma chambre à Bangui sauf qu’il s’agissait de ma chambre chez mes parents. Je récupérais mon oreiller banguissois ainsi qu’une guirlande lumineuse que j’ai laissé là-bas. J’étais au bureau à la base de Bangui et un collègue m’apportait une mangouste. Ici, pas de tortue, ni de lapin, ni de poule dans le jardin, juste des bœufs aux cornes impressionnantes et des brebis dans la rue et un gros lézard qui aime se promener devant ma porte. J’ai pensé que je pourrais toujours le domestiquer si jamais le désarroi de l’isolement est trop grand.

Retour de break

Cela fait quelques jours que je suis revenue à Bangui, pourtant paris me semble déjà bien loin tant les journées ont été chargées au bureau. Passer en France m’a laissée assez ambivalente : février est un mois morne et triste, la longueur de l’hiver se lisait sur les visages, les journées semblent infiniment grises. J’ai été encore surprise par la méconnaissance de l’Afrique lors de mes conversations. Difficile de retrouver sa capitale lorsqu’il n’y a plus de points de chute et lorsque je dois faire face à des situations dont je me serais bien passée en vacances (aussi bien une infection urinaire que mon sous-locataire qui me lâche…). Le décalage entre les réalités est toujours aussi dérangeant parce qu’il est insaisissable. Le matin, avant de prendre mon avion, nous perdions un des enfants hospitalisés. Le soir, dans le vol, je sirotais un gin tonic entre deux turbulences. Le samedi en arrivant, je mange une galette des rois. Où doit-on se positionner? Où est la réalité ? D’ailleurs je rêvais quasiment toutes les nuits du travail ou des collègues. Car Bangui n’existe pas à Paris. Il n’y a pas de continuité. Qu’est ce qui prouve que je suis réellement en RCA à Paris ? Je me sentais par moment plus stressée et épuisée en France qu’avant de partir en break.

Mais quel plaisir de marcher, de flâner, de déambuler, de traverser les avenues et les ponts, de prendre un apéritif, de manger japonais, thaïlandais ou juste bien français… tous ces plaisirs d’expatriés rentrant au bercail. Et finalement, pour retrouver ses repères, le plus efficace a été ces moments avec les amis, le noyau dur, ceux qui finalement me réinscrivent dans mon histoire personnelle, dans la continuité. Ceux qui étaient là avant, pendant et qui le seront après. C’est peut-être là où l’expat que je suis peut trouver ce qui me permettra d’être rassurée à mon retour définitif.

Ainsi le retour se fait d’abord avec une vue panoramique sur les Alpes depuis mon hublot, alors que j’y étais 10 jours plus tôt, puis avec une transition thermique assez importante (38 degrés à Bangui), puis avec une charge de travail délirante (mais pourquoi est-ce que j’ai planifié 2 jours de formation si proche de mon break). Les premiers soirs, il faut retrouver sa place dans le quotidien, à la maison, entre collègues et entres colocataires. Il faut jongler entre les différents niveaux de solitude : l’isolement parisien, le sentiment de détachement d’avec son histoire, l’attente dans une salle d’embarquement à l’aube, retrouver ses marques au niveau de l’équateur.

Cela dit, toutes ces questions s’évaporent rapidement car l’une des chargées des pratiques de soins m’a sollicitée pour un cas un peu compliqué : une mère souhaitant abandonner son enfant actuellement hospitalisé pour malnutrition aigüe sévère, présentant un retard intellectuel et certaines malformations physiques. En creusant, il s’avère que l’enfant est issu d’un viol qui a eu lieu durant les événements de 2013. Et là, j’apprends aussi qu’elle n’a pas réellement été suivi à l’époque et qu’elle a contracté le VIH aussi. Et là, j’apprends qu’elle a des conduites à risques et qu’elle cherche à contaminer volontairement des hommes. Et là, j’apprends qu’elle a déjà tenté de tuer son gamin. Et là, je me dis : bon ok, c’est vraiment un pays de m*rde. Car, j’imagine aisément la façon dont elle aurait pu bénéficier d’un soutien si elle était dans un autre contexte, j’imagine comment l’enfant aurait pu être pris en charge.  J’ai ce cas sur le bras, je téléphone à droite à gauche pour trouver une idée. L’affaire est en cours. Une situation que je vois déjà foncer dans le mur. Je suis bien en dehors des clous de mes responsabilités et je suis démunie.

La solitude n’est pas qu’à la maison, elle peut aussi s’inviter au bureau.