un début d’année, un début de dizaine

Me voilà de nouveau à l’aube d’une courte mission : 6 semaines à Maroua.

Maroua ?

A l’extrême-nord du Cameroun, Maroua est une bourgade assez stable qui a notamment connu de graves incidents liés à Boko Haram. Mais, lors de mon entretien, le coordinateur terrain (mon futur manager) m’affirme que la situation est paisible dorénavant. La sécurité de la région reste volatile car nous sommes juste à côté du Tchad et du Nigéria et les frontières connaissent de nombreux troubles. L’objectif de mon poste sera de renforcer les capacités de l’équipe sur place sur le volet psychologique de la malnutrition aiguë sévère, de former aussi les équipes hospitalières, de développer des outils et de formaliser un rapport de capitalisation afin d’aiguiller la suite projet. 6 semaines. Ça va être sportif, ça va être bon.

Ce qui est étonnant est que le poste est ouvert au recrutement depuis quelques mois, avant même que je ne rentre de Bangui. Ce n’est pas faute de m’être manifestée aux RH, aux personnes sensées s’occuper de mon “parcours”, pour leur signaler ma disponibilité après les fêtes. Ce ne sont pas les RH qui ont pensé à moi pour ce poste mais la référente technique du siège avec qui j’étais en lien à Bangui. Leçon de l’histoire : embêter tout le monde pour faire bouger les choses.

Cette mission tombe plutôt bien : ces 4 derniers mois ont été relativement compliqués à titre personnel. Retour à Paris, chômage, difficulté à créer une routine, difficulté à créer des projets et puis les grèves sont arrivées, la grisaille et le froid aussi. J’imaginais cette période de retour bien plus épanouissante, je pensais profiter de cette liberté mais je n’y arrivais pas. Le chômage devenait synonyme d’échec, d’incompétence, de doutes. J’ai 32 ans et l’impression de n’être finalement nul part dans la vie. Heureusement il y a ce livre qui arrive fin janvier qui m’a un peu animé, qui me permettait de croire un peu en moi.

Peu d’opportunités professionnelles étaient disponibles, la fin de l’année, la fin des budgets… Je finissais par me questionner : dois-je changer de stratégie ? dois-je retrouver un poste à Paris ? Mais ce serait comme tourner le dos aux efforts fournis pour arriver à exercer une profession qui me plaît à savoir travailler dans le champ de la santé mentale sur le terrain humanitaire. J’avais postulé à quelques offres, aussi bien pour les îles Fidji que pour le sud Soudan. J’avais réactivé mon réseau. Mais rien. Enfin si, il y avait des missions de 12 mois et plus, mais je suis encore incapable de m’engager sur ce type de durée (même si je viens de faire 12 mois à Bangui). Une amie me disait qu’il était important de prendre du temps après cette mission, de se reposer mais je n’y arrivais pas.  Cela semblerait bien plus facile s’il y avait le point de chute, si je savais d’avance que dans XX mois j’allais faire çi ou ça. Peut-être que cela serait aussi plus facile si mes indemnités de chômage n’étaient pas aussi faibles… Je dois encore apprendre à laisser la vie me porter par moment.

Mais je crois que je n’ai pas confiance en la vie. Elle m’a juste apporté une sinusite pour la nouvelle année. Alors me voilà assise dans le métro 2 à la sortie de ma visite médicale bien matinale à observer le jour se lever sur le tronçon aérien et à réaliser la solitude que provoque l’expatriation. Je repense parfois à ces journées, calée derrière mon écran chez MdM, où je me plaignais de cet ennui, de la longueur des journées, de l’absence de palpitations. Ce que je ne voyais pas nécessairement étaient tous ces échanges sociaux du quotidien, les collègues, nouer des liens, partager des moments heureux ou des moments graves. Le soutien social était à portée d’open-space. “tu sais pas ce qu’il m’a dit hier ? / on va boire un verre après le travail / j’ai envie de sortir déjeuner, ça tente qui ? / je suis enceinte…”. La nourriture intellectuelle pouvait paraître faiblement calorique mais la nourriture sociale était riche.  Les événements de la vie se succédaient parmi l’équipe et chacun y prenait part. Alors oui, sur le terrain, on noue des liens très forts avec des personnes, on vit à mille à l’heure, le buffet de la nourriture intellectuelle et sociale est varié. Mais après, c’est le vide. C’est le régime.

La privation donne-t-elle plus de saveur ? Aiguise-t-elle le goût ? Ce qui est sûr, s’il faut y voir un aspect positif, c’est que je réalise aussi la profondeur des liens et le respect que j’éprouve pour ces amis qui sont encore sur mon chemin. Dans mes aller-retours je me sens souvent très égocentrique mais je sais qu’ils ne me jugent pas et qu’ils seront là. La solitude permet peut-être ça aussi, apprécier plus profondément certaines choses, comme ma vue à l’instant même où la lumière matinale rase mon papyrus mourant sur mon balcon et que le vent anime ses branches asséchées.

Parfois je me demande si je regrette cette époque parisienne de métro/boulot/dodo, ce confort, cette sécurité. Mon cerveau ne me semblait pas bien utile mais c’était plus simple. Alors oui, j’ai pu voyager durant ces 4 mois, j’ai pu profiter d’aller voir de nombreuses expositions (on peut au moins remercier la gratuité pour les chômeurs), j’ai pu réaménager mon cocon et j’ai entamé l’écriture de mon projet livre de développement personnel. Mais cela se fait dans la solitude et parfois j’aimerais pouvoir partager davantage… au quotidien.

En tout cas, ce qui est sûr : je décolle mercredi pour Yaoundé et vais me laisser porter par la saison sèche jusqu’à la St Valentin.

Banguiversaire 10

Non sans retard me voilà à saisir enfin mon banguiversaire 10 alors que le banguiversaire 11 se rapproche à grand pas. Ce mois de juin cristallise l’absurdité dans laquelle j’évolue. Le quotidien ressemble à une succession d’inepties. J’ai notamment animé une formation pour les cadres de districts sanitaires, disons des médecins qui supervisent le fonctionnement de plusieurs centres de soins répartis selon les secteurs de la ville. C’est sans doute la première fois depuis bien longtemps que je sors satisfaite et nourrie d’une formation et non frustrée. J’aime animer des formations, j’aime partager et écouter mais ces derniers temps cela devenait trop lourd. Je prenais personnellement toutes les remarques sur ce que ACF fait de mal ou de façon insuffisante (même si elles sortaient bien souvent du cadre professionnel ou du champ d’action de l’ONG) : tout ce qu’on peut faire ne semblait ni reconnu, ni suffisant, ni exploitable. Mais là, les échanges allaient plus loin, étaient plus argumentés. Oui le système est défaillant et ils doivent s’appuyer sur les partenaires (dont nous) mais je voyais cette volonté de faire bouger les choses. Cela soulage. Vraiment.

Ils ont aussi partagé 2 anecdotes : la première concernait un monsieur qui, lors des événements de 2013, s’était réfugié dans la brousse en n’emportant qu’un carton de plumpy-nut, des sachets de médicaments à base de pate d’arachide enrichie pour soigner la malnutrition aigüe sévère. Le monsieur était réapparu quelques temps après et ils plaisantaient sur le fait que c’était bien la seule personne qui avait pris du poids pendants cette crise. Une autre était au sujet d’un déplacement de population qui avait amené des groupes à se rassembler non loin d’un cimetière. Le nombre de déplacés augmentant, ils ont fini par virer les pierres tombales pour installer leur abri. Puis à construire des puits. Et à creuser un peu plus profondément car les puits ne fournissaient plus assez d’eau… pour remonter des os mais aussi des perruques. J’avais devant moi une équipe de médecins chefs qui se bidonnaient de ces histoires et moi je trouvais ça juste choquant, je riais jaune. Quelle est cette réalité ?

On se dit souvent entre nous « la vraie vie » quand on parle de notre quotidien chez nous, dans nos contrées d’origine. Cependant pour certains expatriés, il n’y a pas la « vraie vie » car la « vraie vie » c’est justement la succession de missions. On se protège en parlant de la « vraie vie » en mettant à distance toutes ces situations insupportables, inacceptables, on les circonscrit à une ville, un centre de santé, un groupe, à un contexte « pourri ». Mais à vivre dans deux dimensions, je me sens comme Bill Muray dans Lost in Translation. J’observe des choses que je ne comprends pas tant le fossé de l’histoire et de la culture sont là et souvent je me sens comme cette petite blanche privilégiée qui s’offusque face à ces situations mais qui a toujours la roue de secours de repartir après un nombre limité de mois ici. Cette position amène beaucoup de questionnement. Comment puis-je dire que je ne supporte pas cela alors que toute mon équipe vit dedans ? Je me sens comme une petite enfant face à l’injustice et je prévois d’acheter un canapé pendant mon break. « Ils sont habitués » « C’est culturel » « ils ont vécu pire ». Comment peut-on garder l’équilibre ? Et les journées se répètent, la routine est la même face à une pression qui augmente. La pression de la fin de la mission, la pression de ne voir aboutir certains projets que j’ai initié et porté jusqu’au bout. Il n’y a pas de logique ici. Aussi illogique qu’une fête des pères qui tombe le jour de mon anniversaire.

J’attends avec un membre de mon équipe d’une médecin chef de centre nous reçoive. On parle de téléphones portables. Il m’explique qu’une ancienne expatriée lui avait ramenée un modèle mais qu’on lui a volé avec sa moto. Des individus se sont introduit chez lui et lui ont proposé de voler sa moto mais que s’il leur rachetait (pour une somme plus élevée que les prix du marché) ils lui rendraient. Son réflexe a été de se défendre. Il a donc reçu des coups mais aussi un coup de machette sur le tibia. L’un de ses enfants était présent et depuis il n’arrive à s’endormir avec un marteau à côté de lui.

Nous rentrons tard le soir et notre voiture frôle un monsieur tout nu au milieu de la chaussé. Musclé, sali par la poussière. Et je me dis qu’on ne peut rien pour lui ici, on ne peut pas prévenir la police qui va juste le jeter en prison, il n’y a pas de pompiers ou de sécurité civile, il n’y a pas de maraudes de rues pour les SDF, la psychiatrie n’existe pas tellement. Et moi je rentre de la piscine en m’estimant chanceuse lorsque je nage au crépuscule, que je vois les étoiles se mettre à scintiller une à une, que je vois le croissant de lune apparaître derrière les arbres et monter dans le ciel. Je nage, je m’apaise mais comment peut-on se dire chanceuse de vivre une expérience qui abîme ?

J’ai perdu le fil de l’écriture, ma routine bimensuelle, c’est regrettable mais c’est comme si les mots ne pouvaient plus décrire le vécu, comme si le quotidien ne peut s’expliquer. Au bout de 10 mois, je ne vois pas de changement, nous entretenons juste les choses, on tient les murs et on répète les mêmes gestes. Et en même temps je vois la force de mon obstination et mon espoir qui, même lorsqu’il s’épuise, arrive à se régénérer.

Me voilà à attendre dans la voiture qu’un tradipraticien me retrouve dans un centre de santé vers l’est de la ville pour lui remettre une invitation à une formation. Je suis avec le chauffeur, nous sommes vendredi, il pleut des cordes. La radio passe «ça y est c’est le week-end » de Lorie. J’écoute Lorie à Bangui.

Me voilà à sortir des vestiaires et à attendre la voiture en regardant les ombres des nuages lorsque je vois une étoile filante et sa traînée presque verte.

Je n’ai pas fait de vœux.

Je veux me reposer.

Banguiversaire 9

Et voilà, je dépasse la durée de ma mission Birmane. J’ai fait ma petite grossesse banguissoise et enchaîne sur le post-partum. J’en suis à mon quatrième avenant. Et pourtant je fatigue.

Il y a ces moments face à une situation spécifique, je ne réagis plus avec le même entrain du début. J’ai pu sauter quelques obstacles mais dorénavant ceux qui se dressent devant m’apparaissent infranchissables. J’ai remarqué cela lorsque j’interrogeais mon équipe sur les forces et les faiblesses de nos programmes afin de travailler sur le volet santé mentale de la stratégie de la base. Pendant 45 minutes j’ai écouté les faiblesses : l’ONG ne fait pas ceci, l’ONG ne répond pas à ces besoins-là, l’ONG a une action trop limitée etc. Sauf qu’en entendant cela, les reproches adressées (car finalement je l’ai pris très / trop personnellement) ne font que souligner l’absence totale de structures nationales ou d’engagement des hautes instances quel qu’elles soient pour prendre le relais, pour compléter le travail de l’ONG, pour pérenniser son action. Tout est attendu des ONG mais il n’y a aucune (ou très peu) de proactivité, d’initiatives personnelles. J’ai beau répéter que la qualité de nos actions vient de notre expertise et qu’en allant proposer des prises en charge diverses, qui ne font pas parti de notre mandat ou bien sur lesquelles nous ne sommes pas au top, on va juste se casser la gueule et potentiellement faire du mal aux bénéficiaires. Mais ça ne suffit pas, ça ne suffit jamais assez, il faudrait que toutes les ONG répondent à tous les besoins de tout le monde, bref qu’on soit en substitution totale et ça n’a aucun sens de penser ainsi. Et ce discours est très épuisant à entendre.

Heureusement, ils ont aussi partagé des forces. Mais ce constat de faiblesses m’a fait mal. Bizarrement. Comme si je n’étais pas à la hauteur et que je ne pouvais pas adresser toutes les problématiques. Je pense que c’est l’un des signes d’épuisement.

Une autre difficulté qui m’épuise réside dans les délais de réponse. J’ai formalisé deux partenariats, débutés en janvier, écrits et soumis au-dessus de moi en mars. Et depuis j’attends. Je relance. J’attends. Je relance. J’attends. C’est en parti pour cela que j’ai prolongé, pour voir les premiers effets de ce partenariat. Et là, j’ai la triste inquiétude que je ne le verrai pas. Et que je ne prolongerai pas pour ça. Ainsi, il est bien dur de rester motivée.

Heureusement il y a Privat, mon adjoint, qui arrive à me soutenir quand il voit que je m’enfonce dans ma chaise et qui m’aide à nourrir la réflexion sur des petites améliorations sur lesquels on travaille. Heureusement il y a ces contacts à droite à gauche, une ONG nationale, un orphelinat, des tradipraticiens, qui me donnent aussi le jus pour avancer. Mais finalement, dans toutes ces petites choses, je réalise avoir besoin de reconnaissance, de voir le résultat d’une année passée ici, concrètement. Et c’est là où la question de « pourquoi s’expatrier » revient.

Lors de mon passage à Paris, j’avais 2 messages sur mon répondeur d’une maison d’éditions à qui j’avais envoyé mon manuscrit en rentrant de Jordanie. Il y a donc 1 an et demi. Ils sont intéressés mais je dois leur fournir une version moins… second degrés. J’essaie de travailler dessus depuis Bangui mais le contexte ne se prête que difficile à cet exercice. Entre les coupures de courant qui rendent la chaleur insupportable, entre les longues journées au bureau qui coupent l’envie de continuer la soirée devant un ordi, entre l’appel de la piscine le week-end pour bouger son corps et reposer son esprit… je n’ai pas la discipline de la réécriture. Pourtant, je me souviens de ma première expérience de l’édition. J’avais à peine 1 semaine pour soumettre un manuscrit retravaillé, semaine durant laquelle je partais 5 jours en Israël / Palestine. Je me souviens, dans l’avion de nuit, à brainstormer avec mon frère et à gribouiller partout sur les feuilles froissées au fond de mon sac à dos. Sans doute que l’échéance si courte ne laissait guère la place à l’indiscipline.

Néanmoins un petit signe que je ne suis pas en phase complète de procrastination : j’ai chargé toutes mes factures médicales / feuilles de soins (soit 10 actes) sur mon compte mutuelle (pour pas loin de 550 euros…).

Un mois supplémentaire bourré d’ambivalence, de tripes, de cernes, d’incompréhension mais parfois, il y a quand même ces instants où je me dis que je vis là une expérience magnifique, que je fais ce que je peux avec les outils dont je dispose mais que je suis et reste une petite goutte d’eau dans un océan de boue. Il n’est pas toujours évident de l’accepter. L’expatriation peut vite glisser vers des délires de grandeur, d’exception. Il faut réussir à lâcher certaines idées, accepter le décalage entre ce qu’on souhaite apporter et ce qui est possible d’apporter. Le désir contre la réalité. La motivation contre le pragmatisme.

et dans trois semaines c’est mon anniversaire…