Jordaniversaire 5

Cinq mois.

La vie va-t-elle aussi vite à Paris ?

Une routine chamboulée par le Ramadan mais de façon plutôt agréable. Toujours des difficultés au bureau. Toujours des résistances. Toujours en overdose d’humus. Je dévore alors des pêches jaunes et des cerises jordaniennes.

Ce mois-ci, 2 copines ont fini leur contrat pour une autre organisation, une collègue a aussi fini sa mission. L’occasion de se projeter à la veille de mon propre départ et d’en avoir la gorge nouée. Difficile de s’imaginer dans un autre contexte. Difficile de s’imaginer reprendre le métro, d’entendre parler français partout autour. Difficile de retrouver son propre appart (même si je réfléchis à  comment je vais le réarranger pour me le réapproprier). J’imagine déjà la période de décalage du retour. Autant j’avais un mouvement très social à l’idée de rentrer après la Birmanie, autant cette fois j’ai comme l’envie de rester en retrait. Je visualise déjà toutes les situations qui me feraient dire « ah mais en Jordanie ». Je vois déjà le visage blasée des personnes à qui je tenterais de raconter pour la énième fois une anecdote ammanienne. Je m’entends continuer à prononcer des mots en arabes pour ne les oublier. Je me vois superposer les paysages jordaniens et français pour y trouver des repères réconfortants.

C’est le jeu ! Mais je n’y suis pas encore et compte profiter des dernières semaines à Amman.

Mon dos se bloque par endroit, quelques symptômes psychosomatiques sont apparus. Mon esprit semble être en lutte contre quelques fantômes que je n’arrive pas à saisir encore, hormis à Aqaba où j’étais détendue comme un cordon sans élastique. J’ai aussi perdu un peu la cadence de l’écriture et me force par moment à garder ce blog animé pour conclure que si prochaine mission il y a, Gisèle ne reprendra pas la plume.

Je commence à acheter des souvenirs, je n’ai pas encore craqué sur un tapis. J’entame aussi le tri de mes affaires. Mes pots de crèmes se vident. Plus qu’un petit mois et demi. Cela me semble irréaliste. Il y a 5 mois je découvrais un nouvel environnement, je découvrais ce que cela voulait dire d’avoir froid pendant plusieurs jours de suite, je découvrais mes nouveaux collègues, je découvrais de nouvelles méthodes de travail (ou non-méthodes de travail). Et puis, en luttant, en insistant, en m’obstinant, j’ai pu avancer petit à petit sur mon mandat. J’ai pu construire une relation de confiance avec mon équipe et devenir un support RH. J’ai pu lutter contre quelques resistances. Mais j’ai encore 1 mois et demi pour finaliser pas mal de choses et je compte bien ne rien lâcher ! Ramadan ou non ! Persévérance est devenu mon second prénom.

Avec l’approche de la fin de mon mandat, forcement je me demande ce qu’il restera de mon travail ici dans les semaines et mois suivant mon départ. Ca, c’est sans doute l’un des aspects les plus frustrants des contrats courts. On prend le temps de s’adapter aux besoins pour construire dessus et disparaitre peu de temps après. Le parallèle avec l’expatriation en elle-même est facile : on prend le temps de s’adapter à nos besoins pour se reconstruire dessus et rentrer peu de temps après. Et après ?

Ca pique un peu. Comme la sensation d’eau de la mer morte sur les jambes après un trek dans la pampa jordanienne.

Mais demain, Habibi revient pour 2 semaines.

Mais demain, j’ai trente ans.

Au bout de 5 mois, on continue de me prendre pour une américaine, une libanaise ou une allemande. Au bout de 5 mois, on me souhaite toujours la bienvenue. Au bout de 5 mois, je me demande ce qui se passe après, je me demande ce que Paris me réserve, je me demande quel projet saugrenu je peux bien entamer en rentrant.

Mais surtout, envoyez des pensées très chaleureuses pour mon papa !

Hammam à Amman

(Celle-là était vraiment facile et je sais que certains l’attendaient…)

On peut dire que j’entame la liste des choses que je souhaite faire avant de partir. Un peu comme le cours de cuisine en Birmanie, j’ai trainé avant de faire mon premier Hammam à Amman.

D’ailleurs appelons ça plutôt un « bain marocain » qu’un Hammam (car Hammam signifie toilettes en arabe). Je profite d’une promotion « Ramadan » à -50% au spa non loin de chez moi et file après le travail dans ce petit havre de paix baptisé « Nirvana Spa » (pour celles qui seraient de passage).

Je suis accueillie par la Philippine que j’avais déjà eue pour une pédicure et qui adore mes cheveux. Heureuse de me revoir, elle me guide vers la salle privée où le soin se déroulera. J’enfile la culotte jetable et elle commence par m’huiler les cheveux avant de m’enfiler une charlotte puis de me badigeonner de savon noir. Un vrai instant de régression parfumée. Je m’engouffre dans le Hammam et commencerait presqu’à m’endormir si d’un coup, la musique relaxante à fond ne venait pas interrompre mon sommeil. J’essaie de masquer mes tympans sous la charlotte (sans succès) pendant que Norah Jones hurle dans la cabine… ca me rappelle ces trajets en bus. Je rigole toute seule dans mon mètre carre de vapeur chaude. Elle m’apporte un verre d’eau « drink Habibti » et repart avant même que j’ai eu le temps de lui faire baisser le volume…

Elle revient me chercher et me fait m’allonger sur une table chauffante, « no shy no shy Habibti » même si je ne suis pas timide ! C’est parti pour le gant de crin. Sur un air de bossa nova, elle rigole de la quantité de peau morte sur mon dos. Je ne voulais pas lui expliquer avoir attrapé un coup de soleil lors d’un trek en mai, mais mon visage est engouffré dans une serviette… j’acquiesce alors : oui mon dos est cracra.

Recto, verso. Je suis exfoliée de la tête aux pieds. Elle repasse un coup de savon sur les Beatles, un coup de mousse sur Gotan Project, un coup d’eau avant d’ajouter que c’est bien plus agréable de faire un soin à une cliente au corps mince. La cliente précédente était grosse et elle mime avec son gant les volumes de graisses se déplaçant lors du grattage de peau. Elle voyait l’heure tourner mais ne voyait pas le bout des bourrelets (oui, elle avait visiblement besoin de partager sa frustration, je ne demandais pas autant de détails). « Skinny is good ». Lorsque je lui dis que certaines abusent du Mansaf (un plat jordanien bien lourd et bien gras) alors là, elle était prête à glisser sur le carrelage de rire. Je lui ajoute que ma mère dirait que je devrais prendre un peu de poids, elle insiste « no no skinny is good – you can wear everything, any dress ».  Alors je suis contente. Je peux porter n’importe quoi.

Une douche plus loin, un crémage de corps et me voila détendue, malgré tout, et propre comme un sous neuf. Je retourne dans les vestiaires troquer mon confortable peignoir pour ma tenue de ville. Une jeune femme se prepare pour son activité sportive (il y a une salle de sport au rez-de-chaussée) : retouche maquillage avec faux-cils, fond de teint à gogo, contouring complexe, nuage de parfum, et surtout quelques minutes pour faire des selfies pendant que je me sèche les cheveux de façon clairement approximative, à moitié debraillée… le contraste est frappant !

J’ai opté pour la version snob du Hammam. L’occasion me sera peut être donnée d’aller dans les Hammams publiques où les mères de famille observent les jeunes femmes dans leur plus simple attribut et les accostent pour trouver des prétendantes à leurs fils !

Eh oui !

Et vinrent les premiers jours du Ramadan

En parlant avec des collègues expatriés et jordaniens, difficile de ne pas se faire des idées préconçues. Il y a ceux qui détestent cette période : activités mortes, bruits la nuit, taxi agressifs… Et il y a ceux qui adorent : ambiance festive, générosité,  possibilité de prendre du temps pour soi…

Le ramadan est une façon de s’approprier la pauvreté par la privation tout en conservant une démarche hospitalière. La charité est aussi essentielle. Mais à la prière du crépuscule, les musulmans rompent le jeûne avec le repas correspondant au petit déjeuner (mais sans tartine vous l’aurez deviné) avant d’aller se coucher quelques heures à peine pour se lever avant la prière de l’aube et prendre leur diner avant de se recoucher pour de se relever pour aller travailler. Drôle de rythme quand même… J’avais effectivement entendu parler de certains faits : les odeurs de barbecue s’élèvent dans la rue lorsque l’iftar approchent, certains vivent la nuit et comatent au bureau en conséquence, les chauffeurs de taxi sont encore plus susceptibles durant cette période, il ne faut pas trop espérer boucler certains dossiers durant cette période… à confirmer ou non donc.

Le ramadan démarrait samedi. L’information a circulé la veille. Le bureau avait communiqué les nouveaux horaires avant le week-end (9h-15h ou 10h-16h). C’est parti pour 29 jours. Il s’agit d’une nouvelle expérience Jordanienne. Les cafés et restaurants sont majoritairement fermés le jour (sauf certains ayant pu bénéficier d’une autorisation), les boutiques et grandes surface ont aussi un autre rythme. Grosso modo de ce que j’ai compris, il faut vivre la nuit. Vendredi,  veille de ramadan donc, j’accompagnais downtown un ami palestinien en partance pour Dubaï. Il voulait changer de l’argent, je voulais acheter 2 assiettes d’Hébron. Une atmosphère de veille de noël planait : les préparatifs étaient en pleine effervescence, les magasins décoraient leur vitrine avec des guirlandes lumineuses et les fameuses lanternes, les familles faisaient leurs achats… Une quasi forme d’euphorie douce sous un soleil de 30 degrés courrait dans les rues du centre ville. Puis je me rappelais que dès le vendredi matin,  mes voisins commençaient aussi à suspendre leur croissant de lune lumineux et leurs guirlandes scintillantes à leur balcon.  Premier contact plutôt agréable donc avec le Mois Saint.

Ce premier jour officiel de Ramadan correspondait aussi avec le dernier d’une amie française. Comme dernière excursion, nous prenons la route d’Ajlun (là où il y a l’un des châteaux déjà évoqué dans un précédent post) vers les espaces champêtres : idéal pour se cacher et profiter d’un dernier piquenique à 4. Car oui, nous aussi nous ne pouvons ni manger, ni boire (ni fumer) en public sous peine d’amende. Entre les chardons et les sauterelles, nous voila sous un sacré cagnard, à l’ombre d’un arbre, à échanger sur tout et n’importe quoi. En tout cas nous honorons la tradition du partage du Ramadan… un peu moins les horaires…

Sur le trajet du retour, l’une de comparses de piquenique suggère d’aller rompre le jeûne downtown, dans l’un des célèbres restaurants de fallafels et humus nommé Hashem. Sur nos chaises en plastique, entourées d’expatriés mais aussi de jordaniens, nous voyons les pitas sortir du four, les assiettes de légumes prêtes, les coupoles d’humus sur les plateaux, nous attendons tous la prière. Les serveurs attendent aussi impatients que nous et commencent à distribuer les dattes, tradition oblige. L’appel raisonne, l’ambiance s’agite, on nous apporte d’abord l’eau, puis les différentes coupelles de notre menu. Nous jetons un coup d’œil à nos tables voisines, les musulmans mangent leur datte. C’est bon, nous pouvons y aller. Après notre repas copieux (le pois chiche bourre vraiment bien) nous faisons une courte balade dans un downtown quasi vide. Les magasins commencent à peine à ouvrir. Je comprends donc que l’action commencera après leur diner qui durera très certainement plus longtemps que le notre.