En un an.

Difficile de ne pas se plonger dans les souvenirs en cette date anniversaire et de regarder un peu en arrière, réfléchir aux bonnes résolutions que je voulais tenir à mon retour, voir le chemin parcouru.

Et finalement mon constat est assez mitigé. Ces derniers mois ont été compliqués, amers. Perdre une amie d’enfance, celle-là même qui était venue me voir en Birmanie. S’engouffrer dans un diplôme universitaire qui semblait mieux sur le papier. Enchaîner les galères de logement. Déboires sentimentaux. Je me sens usée là où un an jour pour jour j’étais pleine d’énergie, vivifiée et prête à faire face à tout.

Je le répète: je n’aime pas cette année, jetant un regard envieux à 2015.

Dans cette spirale de frustration et de chagrin, je relativise tout de même justement grâce à cette expérience. Elle m’a montré et répété d’innombrables fois que de belles choses peuvent arriver au coin de la rue. Et même dans un environnement connu et sans surprise, on se redécouvre. Il faut juste garder les yeux ouverts, observer et avancer. Même lorsque rien ne fonctionne. Même lorsqu’une forme de chaos parisien règne. J’attends donc que le vent tourne en menant tant bien que mal ma barque et mes projets. J’essaie de ne pas oublier les consignes que je m’étais donnée en rentrant.

L’écriture de cet article a d’ailleurs été l’opportunité de ressortir ce petit cahier en plastique orange avec mes mots clés notés par ci par là durant les dernières semaines de mon aventure birmane. J’y évoque le changement, l’optimisme, la reconnaissance, le pardon mais aussi les limites, l’inacceptable. Avec surprise je constate que j’ai suivi certaines auto-recommandations naturellement. Pour d’autres je suis totalement à côté de la plaque. Vraiment à côté.

Bien entendu il y a des centaines de choses qui me manquent, la simplicité du quotidien, la chaleur (ne me parlez surtout pas d’humidité après mon dégât des eaux par contre), les sourires simples et sincères, l’équipe et son optimisme. Et j’ai visiblement su communiquer sur ce lien affectif que j’ai développé car mon blog, ce blog, même inactif, continue de vivre et d’attirer la curiosité des visiteurs. Je reçois encore, de façon irrégulière certes, des messages questionnant la vie “là-bas”.

Et pourtant je sais que ça a déjà du bien changer.

Alors je prends appui sur ce socle pour envisager la suite. Un an après, j’ai toujours du plaisir à m’enrouler un longyi autour du cou. Un an après, je maîtrise la soupe de lentilles birmane. Un an après, on peut dire que c’est du passé, un bout de mon passé. Singulier.

En perdant Clarisse j’ai pensé avoir perdu aussi une partie de mon passé, des choses que je n’avais vécues qu’avec elle, des questionnements existentielles d’ado aux balbutiements d’une vie adulte. J’ai cru qu’elle avait emporté avec elle des pans de mon histoire que j’ai probablement moi-même oubliés et qu’ils seraient perdus à jamais.  La seule témoin de mon évolution intime depuis la sixième jusqu’à aujourd’hui, et réciproquement. Avec la joie de constater qu’on avait fini par arriver quelque part 15 ans après.  Qu’on est ressorti chacune entière de moments sombres. Qu’on avait gardé notre complicité malgré la distance et le temps. Qui plus est avec une vue sur la Schwedagone.

Sans doute que recopier des paroles de nos chansons favorites à la main gauche en cours de latin y est pour quelque chose…

Un an après, c’est donc réaliser qu’il y a des choses qu’on ne peut pas partager, qui sont en nous, dont on a le secret, qui ne peuvent d’ailleurs pas nécessairement se mettre en mots. L’expérience de la “première mission” c’est cela. C’est ne pas pouvoir retranscrire tant il y a quelque chose d’intraduisible. Comme une amitié complice qu’on porte au fond du cœur, unique et non verbale, éternelle. C’est une marque. Une tâche de re-naissance. C’est le sceau de l’émotion.

Alors j’observe et j’avance. Je pense à elle. Je pense à la Birmanie. Et je garde pour moi ce qui fait que je suis ce que je suis, mon passé.

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[Edit : j’avais prévu de publier ce post samedi 11 juin, sans réussir à l’écrire. Dimanche c’est au fond de mon lit que j’ai laissé passer le temps, fébrile, à croire que je n’arrivais pas à avaler cette date à quelques jours de mon “vrai” anniversaire. Il en ressort un texte un peu confus et maladroit. Mais 2016 est confuse et maladroite.]

Mon rêve familier

Après quelques hésitations j’ai finalement décidée d’ajouter un nouveau post à ce blog que je pensais éteint. L’écriture s’est avérée quasi thérapeutique durant cette expérience et peut être poursuivra-t-elle cet effet aujourd’hui… Mes nuits ont été étranges, une semaine de cauchemars, la peur d’être cambriolée ou agressée chez moi dans un demi sommeil. Des périodes de mauvais rêves m’arrivaient assez souvent mais quand cela vient altérer mon humeur, c’est là où je brandis ma plume (ou mon écran tactile ce soir) pour mettre par écrit une élaboration.

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Pourquoi sur Gisèle en longyi?

Parce que je me réveille depuis plus d’une semaine maintenant entre 4h30 et 5h du mat, sortie d’un mauvais rêve, et ma première pensée lorsque je regarde l’heure sur mon iPhone est de me dire “ah bah oui il est 9h00 en Birmanie”, un réveil classique d’un week-end. Sauf que je suis ici et non là-bas.

J’échange toujours avec le terrain par-ci par-là, l’actualité malheureuse met la Birmanie au premier plan, on me questionne aux sujets des inondations. Un attentat à Bangkok, quasi en face de l’hôtel où j’allais, vient me téléporter sur le pont aérien et je revois la scène où mon compagnon de voyage me montrait ce sanctuaire en me disant qu’il était important et très touristique. J’étais surprise de voir ces danseuses du matin au soir exécuter cette chorégraphie thaïlandaise dans les costumes traditionnels scintillants. Et pourtant je me fatigue toute seule de dire encore parfois “ah oui en Birmanie…”. C’est une histoire passée et pourtant elle reste présente. WordPress m’envoie un mot pour me souhaiter mon premier anniversaire de blog (celui-ci créé le 14 août). Une partie de mes neurones vivent dans un autre fuseau horaire. Je me suis même surprise à parler tout haut birman pour m’assurer que je ne perdais pas mon accent. Curieusement la langue birmane me manque. L’entendre, le baragouiner. Est-ce mon âme mélomane qui recherche les vestiges d’une mélodie qui m’a si chaleureusement accueillie?

Alors je me souviens me questionner durant les premiers birmaniversaires sur le temps nécessaire à l’adaptation. Maintenant je me questionne sur le temps nécessaire à la re-adaptation.  

Revenir à Paris c’est la joie de retrouver mes amis formidables et ma famille mais aussi certaines frustrations, certains questionnements. Revenir dans ses pénates, c’est réaliser que oui, j’ai changé, mais que l’équilibre est encore fragile. Et cette confusion et ce sommeil peu réparateur amènent à une forme de mélancolie. J’avais entendu le fameux seuil des 3 mois pour l’insertion dans une nouvelle culture, il semblerait qu’il faille la même période d’adaptation pour ce “choc culturel inversé”. Ce passage des nuits de bébés à nuit de névrosés semble marquer le terme de cette lune de miel du retour. Vivre l’expatriation c’est construire son avenir mais la “répatriation” c’est repenser son passé. Sans doute que cette confusion des temps agresse quelque chose dans mon for intérieur et déteint sur mes nuits .

Au moment où j’écrivais l’ébauche de ce texte, c’était mon birmaniversaire 11. Je compte encore en birmaniversaire lorsque nous sommes le 17 du mois. Je suis “ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre”. J’ai envie de rester ici mais j’ai envie de repartir, ailleurs. J’ai envie de me ressourcer mais j’ai aussi envie de m’enrichir de ces expériences inédites, stimulantes, belles. J’ai envie de repeindre ma cuisine mais j’ai aussi envie de baigner dans une autre culture. Je dois composer avec ces paradoxes, restructurer ce vécu interne mais pour l’heure j’aimerais juste dormir.

Revenir est une aventure en soi… Demandez à Ulysse.

Birmaniversaire +1

A la base je pensais avoir clôturé ce blog une fois le pied posé sur le tarmac parisien… Et puis j’ai songé qu’un birmaniversaire +1 pourrait apporter la touche finale, car le retour fait aussi parti du voyage.

Ça fait quoi de rentrer chez soi ?

Ça fait plaisir sur le coup, puis ça fait bizarre. Revoir sa famille, revoir ses amis, la routine est la même mais chacun avance petit à petit. Des amis vont se marier, d’autres déménagent, d’autres changent de poste… Et en même temps je n’ai pas trouvé le mot pour qualifier l’état ou plutôt la sensation/perception de se sentir comme téléportée à un autre instant, comme si les 9 mois passés n’avaient été qu’une chimère, un mélange entre le décalage d’une expérience personnelle qui n’a été partagé que de façon sporadique et le train-train de Paris.

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Par contre j’ai réalisé le bienfait absolu du blog qui m’a permis de témoigner quand je le voulais des situations et découvertes au moment même où elles se déroulaient sous mes yeux. Cela atténue très certainement ce sentiment de dissonance… mais quand même… il est là.

« Ah ouais en Birmanie… » patati patata…

Vivre birman au quotidien à Paris ça donne quoi ?

  • Ça donne que je suis perdue après 18h30 car il ne fait pas nuit noire.
  • Je mélange encore plus clavier qwerty et azerty
  • Dès qu’il y a des miettes sur mon bureau je psychotte que les fourmis vont débarquer dans la seconde
  • Je me brosse les dents et pense à la bouteille d’eau potable pour me rincer les dents
  • Je lave mes légumes et pense encore à la bouteille d’eau potable pour rincer les légumes
  • Je vois une voiture reculée et je me dis « so so so so so » dans la tête
  • Je finis un truc et je me dis « pi bi »

Etc. Etc.

Et pour le coup il n’y a vraiment personne avec qui partager ça ici… et ça se révèle frustrant.  Ce qui à l’aube de notre fête nationale a amené une certaine forme de mélancolie. Les premières semaines étaient pourtant simples.

Revenir à Paris m’a aussi forcé à me reposer certaines questions (et certainement pas à me reposer tout court). Il y a ces personnes que j’ai envie de voir et d’autres avec lesquelles je me sens finalement encore à 13 257 km et à qui je n’ai en fait plus rien à dire. Il y a ces fantômes qui rodent dans certains lieux. Même quotidien qu’avant la Birmanie, même piscine, même appart, même pique-nique, différent job, mêmes collègues. Suis-je vraiment partie ?

Au moment de me coucher de nouveau pour la première fois dans mon petit nid « bastillois » je n’avais pas envie de rester dans cet appart. C’était chez moi. Et même après quelques semaines, ce n’est pas comme avant. Comme dit un de mes ami : « mine de rien tu viens de passer un des meilleurs moments de ta vie alors forcément… »

Alors forcément…

Résultat : migraines, fatigue…

Être loin nous protège d’une certaine façon, l’isolement filtre les rapports. Et pourtant j’essaie de garder cette énergie birmane, ce moteur pour tout affronter mais être seule à Paris n’est en fait pas du tout pareil. Qu’on le veuille ou non, il y a un poids social tellement lourd vis-à-vis des personnes seules, comme si être seul cachait forcément quelque chose. Alors j’essaie de me projeter malgré tout avec un prochain blog, j’attends toujours ce retour pour mon livre, je compte toujours quand même repeindre ma cuisine, j’envisage un nouveau projet de livre en duo avec mon père cette fois… D’une stimulation exogène au Myanmar je dois la rendre endogène, la créer moi-même pour ne pas fanée dans la grisaille des immeubles haussmannien. Et petit à petit je me laisserai rattraper par la routine, porter par la rumeur de la ville dans cette jungle urbaine… moins verte qu’à Rangoon, je prendrai le pli de ces mines fermées dans le métro et oublierai éventuellement les larges sourires des Birmans…

Non ça, ça ne s’oublie pas.

Et comme la vie aime parfois nous accompagner, voilà une émission de France Inter du 5 juillet “Partir ou rester” avec de beaux témoignages d’expatriations.